BROOKLIN, Canada, 8 oct (IPS) – La lutte contre le paludisme, un fléau qui tue au moins une personne toutes les 30 secondes en Afrique sub-saharienne, a été relancée la semaine dernière par l'information selon laquelle les scientifiques ont décrypté l'identité génétique (la carte du génome) du plasmodium falciparum, le parasite du paludisme et de celle du moustique qui le transmet à l'homme.
Cette découverte, rapportée la semaine dernière dans les hebdomadaires britannique "Nature" et américain "Science", jette la base d'un nouvel assaut scientifique important contre le paludisme et d'autres maladies transmises par le moustique.
En comprenant la carte du génome du parasite, les chercheurs pourront mieux choisir de nouvelles cibles pour les médicaments, et découvrir comment le microbe a développé une résistance aux deux principaux médicaments anti-palustres, la chloroquine et le Fansidar.
Les scientifiques ont également pu créer un moustique génétiquement conçu qui résiste au parasite du paludisme.
Mais ces annonces vont retomber dans l'anonymat si on ne dépense pas plus d'argent pour contrôler le paludisme, indique l'économiste de renom Jeffrey Sachs, conseiller spécial du secrétaire général des Nations Unies, Kofi Annan.
La recherche, réalisée par une équipe internationale de 160 scientifiques venant de 10 pays, a révélé que le moustique responsable du 'paludisme' a également développé une immunité face aux pesticides comprenant le DDT, et, à certains endroits, devient de plus en plus invulnérable aux moustiquaires imprégnées au pyréthroide, une façon abordable et efficace de contrôler le paludisme qui est fortement encouragée par un nouveau programme mondial, "Faire reculer le paludisme".
L'identification des gènes qui jouent un rôle critique dans la capacité du moustique à voir, à goûter, à toucher et à sentir contribuera à comprendre pourquoi l'insecte se nourrit seulement du sang humain et comment il déniche les humains.
"Si nous arrivons à identifier les récepteurs que les moustiques utilisent pour flairer les humains, nous pourrions concevoir de nouveaux produits anti- moustique et insecticides qui peuvent réduire considérablement l'incidence du paludisme", affirme Laurence Zwiebel de l'Université de Vanderbilt dans l'Etat du Tennessee.
Les experts préviennent que toute nouvelle arme anti-palustre se passant de l'information sur l'ADN date d'au moins une décennie. Mais d'autres instruments basés sur la génétique pourraient être plus récents.
La revue "Science" de la semaine dernière note que les scientifiques des questions moléculaires, qui ont dominé la recherche sur le moustique au cours des 15 dernières années, ont créé un moustique transgénique ou génétiquement conçu. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) a également fait des moustiques génétiquement conçus qui résistent au parasite du paludisme l'une de ses premières priorités dans la lutte contre le paludisme.
Le premier moustique génétiquement conçu a été créé au début de cette année à l'Université Case Western Reserve à Cleveland, dans l'Ohio. Un extra gène a été ajouté à un cousin du moustique de paludisme, qui l'a rendu résistant à l'infection de la part du parasite du paludisme et incapable de transmettre la maladie.
Des chercheurs essaient maintenant de reproduire cet exploit chez le moustique du paludisme, dont le nom scientifique est l'Anophèle gambiae. Si une version de laboratoire pouvait être créée pour exterminer l'Anophèle gambiae, le nombre de moustiques vecteurs de maladies, et non résistants seraient finalement ramené à un niveau qui réduirait considérablement l'infection humaine.
Mais ce n'est pas tout le monde qui est impressionné par la recherche génétique.
"Ce ne sont que des promesses", estime l'entomologiste médical de Yale, Durland Fish. On sait si peu de choses sur l'écologie du moustique qu'il est impossible de savoir si les insectes génétiquement produits feraient réellement quelque chose pour maîtriser le paludisme, affirme-t-il.
Thomas Scott, un entomologiste à l'Université de Californie, à Davis, pose également plusieurs questions. Par exemple, les moustiques génétiquement produits survivront-ils à l'état sauvage? Peuvent-ils trouver des moustiques de sexe opposé? Ont-ils une progéniture viable? Leurs gènes résistants aux parasites se répandront-ils à travers des populations de moustiques non génétiquement produits? . "Avant que cette approche ne soit considérée comme sûre et efficace, nous devons avoir une meilleure compréhension supplémentaire de l'écologie du moustique", écrit-il. Les études de terrain nécessaires pour s'attaquer à certaines de ces questions écologiques dureront dix ans ou plus, ajoute Scott.
Même s'il est possible que le moustique génétiquement produit fasse son travail, cela pourrait ne pas résoudre le problème.
La recherche indique que la gravité du paludisme, qui affecte la moitié de la population mondiale, pourrait de fait augmenter quand le nombre total d'infections humaines diminuera, parce que la transmission ralentit et plus d'individus sont infectés pour la première fois en tant qu'adultes. Pour le paludisme et la dengue, les premières infections chez les adultes provoquent des maladies plus graves que chez les enfants, affirme Scott.
Selon Sachs, les solutions de haute technologie ne constituent pas une substitution à la volonté internationale et à l'argent pour combattre la maladie. Il y a vingt ans, le monde s'est désintéressé de ce problème lorsqu'il s'est rendu compte que l'éradication du paludisme était impossible, poursuit-il.
Cela coïncidait avec un ralentissement général de l'aide étrangère et l'Afrique est tombée dans une importante crise d'endettement dont elle ne s'est pas encore relevée, ajoute Sachs.
Il souligne que des mesures de contrôle intensives combinées avec un meilleur traitement des personnes infectées peuvent réduire considérablement la transmission en Afrique comme cela a été le cas sous les Tropiques. "Le contrôle du gros paludisme est possible en étendant la couverture des technologies existantes aux ménages et communautés pauvres".
De nouveaux médicaments et vaccins basés sur les découvertes génétiques joueront également un rôle. Mais les dépenses publiques et privées annuelles dans le monde entier sur les médicaments anti-palustres et la recherche sur le vaccin s'élèvent à moins de 100 millions de dollars. Ceci constitue moins du septième de un pour cent des 70 milliards de dollars ou plus, dépensés annuellement sur la recherche biomédicale et le développement dans le monde entier, souligne Sachs.
Des efforts internationaux pour contrôler la maladie ont été récemment renouvelés avec la création de Faire reculer le paludisme en 1998, le Fonds mondial de lutte contre le SIDA, la tuberculose et le paludisme, lancé en janvier 2002, ainsi que d'autres programmes.
"Tous demeurent terriblement sous-financés, et un effort international efficace n'a pas encore démarré", écrit Sachs. Les dépenses actuelles des donateurs sur la prévention et le traitement dans le monde entier font entre 100 et 200 millions de dollars par an, alors que les besoins actuels dépassent deux milliards de dollars, explique-t-il.
En plus de son coût humain énorme, le paludisme a un important prix économique. Sachs estime que la maladie a imposé des pertes d'une valeur de 100 millions de dollars à l'Afrique au cours des 30 dernières années.

