COTONOU, 9 oct (IPS) – Une campagne d'une quinzaine de jours contre les pires formes du travail des enfants, initiée par la Confédération générale des travailleurs du Bénin (CGTB), a permis aux Béninois de découvrir que des milliers d'enfants travaillent dans leur pays au lieu d'aller à l'école.
"Le travail des enfants est un phénomène préoccupant pour la CGTB parce qu'il nuit à la fois à la santé de l'enfant et au développement du pays", déclare Pascal Todjinou, secrétaire général de cette centrale syndicale. La CGTB a initié, en collaboration avec certaines organisations non gouvernementales (ONG), le Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF) et la brigade des mineurs, une campagne médiatique visant à alerter les médias.
A leur tour, les médias se chargeront de sensibiliser l'opinion publique nationale et internationale sur l'existence et l'extension du travail des enfants au Bénin, et susciter, tout au moins, une réaction de la part du gouvernement béninois. La campagne s'est déroulée en septembre.
Une étude commandée par l'UNICEF en 1999 a permis d'estimer à 484.354 le nombre d'enfants de cinq à 14 ans travaillant au Bénin, soit 276.081 garçons et 208.273 filles. "Mais en tenant compte des récents chiffres du recensement qui a porté à plus de 6,700 millions la population béninoise, on peut alors extrapoler ce chiffre de 484.354 à plus de 600.000 enfants travaillant chaque jour au Bénin en 2002", confie Florent Adégbidi, administrateur de International Programme on the Elimination for Child Labour (IPEC). L'IPEC est un programme de l'Organisation internationale du travail (OIT), sollicité par le Bénin, depuis 1997, pour l'aider à éradiquer le travail des enfants. Les enfants travailleurs sont pour la plupart issus de milieux économiques défavorisés, dont les parents n'ont pas les moyens de les envoyer à l'école.
Ils travaillent beaucoup et mangent très peu ou mal. Ils travaillent au moins dix heures par jour pour au moins six jours dans la semaine. Ils n'ont pas une taille suffisante, leurs muscles sont peu développés, bref, ils sont rachitiques, explique Adégbidi. On retrouve ces enfants dans des champs de coton, dans le nord du Bénin. Ils constituent parfois les deux tiers du nombre des paysans. Ils manipulent des substances chimiques telles que les pesticides, dangereuses pour leur santé, sans aucune protection. Les autres enfants se retrouvent dans les travaux publics et les bâtiments, la pêche, les centres d'apprentissage, le commerce, les maisons, où ils sont utilisés comme domestiques, notamment dans le sud du pays. "Au lieu de s'améliorer, la situation s'aggrave plutôt", déplore Adégbidi, d'où l'urgence de lutter contre cette forme d'exploitation des enfants ou du moins, ses pires formes, estime Antonin Hounga, lui-même enfant travailleur, président de l'Association des enfants et jeunes travailleurs du Bénin (AEJT). L'AEJT est une des nombreuses associations membres du Mouvement africain des enfants et jeunes travailleurs (MAEJT) créé à Dakar (Sénégal) en 1993 par l'ONG internationale Enda Tiers monde. Le mouvement regroupe près d'une cinquantaine d'associations (ou villes) dans près d'une vingtaine de pays africains. Au Bénin, les villes de Cotonou, Abomey et Lokossa ont déjà été admises dans le mouvement, tandis que Parakou, Porto-Novo et Comè sont en observation. Ces associations luttent pour l'amélioration des conditions de vie et de travail des enfants, contre l'exploitation des enfants au travail, contre la pauvreté qui oblige les enfants à quitter les villages et leurs familles pour travailler en ville, et contre le trafic des enfants car, soulignent-elles dans leurs documents, "l'enfant n'est pas une marchandise". "Il ne s'agit pas de lutter contre le travail des enfants, mais plutôt de lutter contre ce qui nuit à l'enfant dans ce travail", estime Antonin, âgé aujourd'hui de 21 ans. Mais la conception d'Antonin s'oppose à celle de l'IPEC qui cherche à éradiquer le travail des enfants. Car il se félicite de son travail d'enfant qui lui a permis de payer ses études jusqu'en classe de première, de s'offrir une formation d'électricien dans un centre spécialisé et d'aider ses parents à inscrire à l'école trois de ses petits frères. Fils aîné d'une famille de cinq enfants, Antonin a obtenu son Certificat d'études primaires élémentaires (CEPE) à 13 ans, juste au moment où son père, pêcheur, ne pouvait plus rentrer dans l'eau à cause d'une maladie. Le père devenu invalide, la scolarité du jeune élève était, du coup, compromise. Antonin se retrouve alors à Cotonou, capitale économique du Bénin, où il a dû travailler pour poursuivre ses études jusqu'en classe de première. "Je ne pouvais pas aller plus loin parce qu'il me fallait gagner beaucoup plus d'argent pour aider mes parents à mettre mes petits frères à l'école", souligne-t-il. Un des petits frères d'Antonin, Clément Hounga, vient aussi d'obtenir, cette année, son CEPE. Malgré l'aide d'Antonin et d'un autre frère, il a dû aller à la pêche, tout au long des vacances, afin d'avoir un peu d'argent pour payer sa contribution scolaire, acheter son uniforme, ses fournitures et louer une chambre en ville puisqu'il n'existe pas de collège dans son village, Sotchanhoué, à 20 kilomètres environ de Cotonou. Le Bénin dispose pourtant d'un arsenal juridique pour lutter contre le travail des enfants, notamment un arrêté interministériel de novembre 2000 interdisant certains travaux difficiles et dangereux aux enfants et jeunes travailleurs. Le Bénin a également ratifié tous les instruments juridiques internationaux, notamment la Convention 182 de l'OIT qui définit les pires formes de travail des enfants et demande à tous les gouvernements de les interdire. Pourquoi le phénomène perdure-t-il alors? "C'est par manque de volonté politique!", affirme Francis Aholou, enseignant, membre d'une ONG impliquée dans la lutte contre le trafic des enfants. "Le jour où nos gouvernants vont cesser de faire du folklore décider de s'impliquer réellement dans la lutte contre le trafic des enfants, il n'y aura plus d'enfants qui travaillent au Bénin". Le Bureau international du travail (BIT) estime que le problème essentiel du travail des enfants est la pauvreté et l'inaccessibilité à la scolarisation.
La lutte contre le phénomène passe donc par l'éducation et l'amélioration des conditions de vie des parents, ajoute Adégbidi. Pourtant l'Etat béninois consacre à l'éducation le tiers de son budget annuel qui fait plus de 400 milliards de FCFA (environ 600 millions de dollars US). Au Bénin, 23,3 pour cent des citoyens vivaient sous le seuil de pauvreté en milieu rural et 33 pour cent en milieu urbain, en 1999-2000, selon l'Institut national des statistiques et de l'analyse économique (INSAE).

