POLITIQUE-SIERRA LEONE: Le calme revient après des émeutes anti-nigérianes

FREETOWN, 23 juil (IPS) – Le calme est revenu lundi dans la capitale de la Sierra Leone, Freetown, une semaine après que des affrontements ont éclaté entre des jeunes émeutiers et des commerçants nigérians.

"Nous sommes maîtres de la situation", déclare à IPS, un haut responsable de la police, lundi. Plus de 20 personnes ont été blessées au cours de la manifestation de la semaine dernière, ajoute-t-il.

"Nous avons un double problème, pour apaiser les jeunes furieux et également pour sévir contre les soi-disant 419 fraudeurs", comme on dénomme les Nigérians, indique l'officier de police.

Tout a commencé le 15 juillet, lorsqu'une bande de soi-disant "419 fraudeurs" a entraîné, par la ruse, un cambiste sierra léonais bien connu, Kortor Jan, dans une affaire de 10.000 dollars US. Ils ont fini par se volatiliser avec l'argent en le kidnappant.

Il n'y a plus eu de nouvelles de l'homme d'affaires jusqu'au 18 juillet, où son corps décomposé a été retrouvé, déposé sans ménagement sur une chaise, dans une auberge de Freetown.

Des centaines de jeunes se sont alors déchaînés, attaquant les points de vente des Nigérians et tabassant les ressortissants nigérians.

Mohammed Sesay, un cambiste de 26 ans déclare : "Nous tuerons tout Nigérian que nous capturerons en guise de vengeance de la mort de Kortor Jan".

Mais leur menace de tuer les Nigérians a échoué, même si "beaucoup de Nigérians", agressés par des jeunes en courroux, ont été arrêtés et conduits aux postes de police. Lorsque la situation est devenue trop dangereuse, la Mission des Nations Unies en Sierra Leone (MINUSIL) a envoyé un contingent nigérian pour apaiser la tension. Et une pagaille monstre s'est installée à ce moment-là.

"On ne peut pas détacher des soldats nigérians pour s'occuper d'une situation aussi explosive parce q'ils seront tentés de protéger les intérêts de leurs ressortissants au détriment de ceux des gens du pays", fait remarquer un commentateur des faits sociaux, Musa Sillah.

Lorsque les soldats du maintien de la paix nigérians sont descendus dans le centre-ville de Freetown dans leurs véhicules blindés avec des douzaines de troupes armées, ils se sont heurtés à une résistance tenace des jeunes manifestants qui jetaient une volée de pierres aux boutiques des Nigérians et aux troupes nigérianes en patrouille.

A la fin de la journée, au moins trois corps gisaient par terre, morts, et il y avait plus de 20 blessés. Les forces de sécurité patrouillent toujours dans le centre commercial de Freetown où la majorité des Nigérians font des affaires, allant de la vente de pièces détachées de véhicules aux magasins de cosmétiques.

"Toutefois, au-delà de ceci, il existe un réseau bien organisé de criminels et de gangsters qui se sont spécialisés dans l'escroquerie des gens et la contrebande des drogues dures telles que la cocaïne et l'héroïne, entre autres", affirme un officier de police.

"Nous devons adopter une position rigide parce qu'on se sert actuellement de ce pays comme point de transit pour les trafiquants de drogue et dans bien des cas, une bonne partie des drogues reste ici", confie à IPS, l'officier de la brigade des stupéfiants.

Ironie du sort, ce sont les soldats du maintien de la paix nigérians qui ont contribué à faire cesser la sanglante guerre civile (1991-2001) de la Sierra Leone.

Le Nigeria a financé tout seul les opérations de l'organe régional ouest-africain, l'ECOMOG, et fourni la majeure partie des troupes pour la mission du maintien de la paix avant que l'ONU ne prenne le relais en 2000.

Des centaines de soldats nigérians sont morts dans la bataille en Sierra Leone. Et lorsque la mission de l'ECOMOG a été dissoute, bon nombre des anciens soldats sont retournés en Sierra Leone sous les apparences d'hommes d'affaires.

La semaine dernière, le commandant par intérim de la MINUSIL, le général de division Martin Luther Aguai, lui-même un Nigérian, a effectué un vol de reconnaissance à Freetown et a fait intervenir ses troupes dans la zone principale de la ville. Les patrouilles nocturnes menées par les forces de sécurité ont permis d'empêcher les attaques planifiées contre les Nigérians et d'apaiser considérablement les tensions dans la capitale.

La colère est néanmoins toujours grande chez les jeunes sierra léonais furieux qui ont juré de se venger des Nigérians. On croit également qu'il existe un certain facteur de rivalité entre les deux parties. Les manifestants sierra léonais regardent les Nigérians d'un œil envieux parce qu'ils réalisent une fortune énorme pendant que eux – les autochtones – vivent dans la pauvreté et la privation.

"La guerre de dix ans a rendu les gens très militants. Néanmoins, les gens ne doivent pas se rendre justice eux-mêmes", a déclaré le commissaire adjoint de police Christopher John, cité par le "Concord Times", en guise d'avertissement aux émeutiers.

Un porte-parole de la MINUSIL, qui compte 17.500 soldats en Sierra Leone, a informé IPS qu'une enquête serait ouverte sur les opérations de leurs troupes qui ont provoqué trois morts et des blessés parmi les manifestants civils.

Et quand bien même le calme est revenu à Freetown, il se pourrait bien que les jeunes soient en train de prendre leur temps pour se venger des Nigérians.

Un homme d'affaires nigérian, qui se tient caché à Freetown, exprime son sentiment à IPS : "Nos troupes ont aidé à ramener la paix en Sierra Leone.

Et voici ce que nous recevons en retour".