BUKAVU, RD Congo, 4 nov (IPS) – La vie de Murhula* avait changé pour toujours quand il avait neuf ans. C'était l'année où il a appris à tuer, à torturer et à violer comme enfant soldat en République démocratique du Congo (RDC).
C'était l’année où une milice est entrée dans son école, dans un petit village près de Bukavu, au Sud-Kivu, dans l’est de la RDC et l’a forcé, avec plusieurs autres camarades, à les suivre dans leurs camps dans la forêt, où ils les ont formés pour devenir des soldats.
“Beaucoup de mauvaises choses se sont produites dont je ne peux pas parler. C’était très déshumanisant”, se souvient Murhula, qui a aujourd’hui 25 ans. Pendant neuf ans, il a combattu pour différents groupes militaires: d'abord le Rassemblement congolais pour la démocratie, ensuite le Mudundo, les Maï-Maï et finalement l'Armée nationale congolaise.
Environ 30.000 enfants en RDC, dont plus d'un tiers de filles, ont été transformés en enfants soldats pour aider à faire une guerre pour le pouvoir politique et tribal, ainsi que pour des ressources naturelles, dans laquelle quelque quatre millions de personnes sont mortes à ce jour.
La RDC a ratifié un certain nombre de traités internationaux visant à protéger les droits des enfants. En 2001, cette nation d'Afrique centrale a signé la Résolution 1341 du Conseil de sécurité des Nations Unies, qui exige une fin au recrutement d'enfants soldats ainsi que leur démobilisation et réinsertion. Mais il y a peu de choses que le gouvernement congolais a faites pour mettre en œuvre ces accords, déclare 'Amnesty International'.
Après les élections démocratiques de 2006 en RDC et en particulier l'accord de paix de Goma en 2008, qui a amené une certaine paix dans l'est du pays, des organisations humanitaires internationales, telles que le Fonds des Nations Unies pour l’enfance, l’agence humanitaire catholique, Caritas, et d'autres ont sauté pour aider à démobiliser les enfants soldats. (Le pays organise le 28 novembre 2011 sa deuxième élection démocratique depuis l'indépendance, en 1960).
Mais l’appui psychologique dont les milliers de jeunes traumatisés – et qui ont subi le lavage de cerveau – ont besoin pour revenir à une vie normale ne fait pas partie de cette démobilisation.
La RDC se retrouve avec une génération d'enfants et de jeunes adultes qui ne peuvent pas se souvenir d'une vie sans violence. Traumatisés par des événements que ni les adultes ni les enfants ne devraient jamais vivre, les anciens enfants soldats sont devenus des agresseurs, des voleurs et des drogués redoutés qui luttent pour se réinsérer dans la société.
Même des parents refusent souvent de reprendre ces enfants dans leurs familles parce que, comme le montre l'exemple de Murhula, il y a une vérité obscure qui se cache dans le passé de plusieurs anciens enfants soldats.
Ayant subi le lavage total de cerveau pendant des années d’idéologie de milice stricte et hiérarchique, ce garçon a commencé à prendre du plaisir à infliger la douleur, justifiant ses actes comme étant “normaux dans une guerre”.
“J'aimais être un soldat. Je ne sais pas combien de personnes j'ai tuées. En tout cas, je ne faisais que suivre les ordres”, explique-t-il d’un air de défi.
C’est une contradiction ahurissante à accepter – la plupart des enfants soldats sont des victimes traumatisées et auteurs vicieux en même temps.
Comment ce profil contradictoire joue sur leur psychisme et comment il doit être traité fait maintenant l’objet d’une étude réalisée par des psychologues allemands Tobias Hecker et Katharin Hermenau de l'Université de Konstanz. Ils travaillent actuellement avec des soldats dans un centre de réhabilitation à Goma, la capitale régionale du Nord-Kivu, dans l’est de la RDC.
“Nous avons constaté que ceux qui avaient du plaisir à être violents souffrent moins de stress post-traumatique, mais sont plus difficiles à intégrer dans la société, parce qu'ils sont prêts à redevenir violents”, indique Hermenau.
Sur la base de plus de 200 interviews, ces chercheurs ont constaté qu'un certain nombre d’anciens soldats, terriblement faible – 25 pour cent – souffrent de trouble de stress post-traumatique. Cela signifie que trois sur quatre continuent de lier les émotions positives à la violence.
“Nous voyons beaucoup de fierté, de désir de vengeance et de pouvoir. Beaucoup parlent de la soif de sang”, explique Hermenau.
Les résultats de l’étude soulignent combien il est difficile de réintégrer les enfants soldats dans la société.
Une organisation qui s'est assigné cette tâche difficile est le Centre d'apprentissage professionnel et artisanal (CAPA) à Bukavu, la capitale provinciale du Sud-Kivu, située à 100 kilomètres au sud de Goma. Cette organisation à but non lucratif enseigne aux ex-enfants soldats une multitude de métiers, y compris la maçonnerie, la menuiserie, la maroquinerie et la tapisserie.
Le directeur du CAPA, Vital Mukuza, n'a aucune illusion sur ce que cela signifie de réhabiliter des anciens enfants soldats.
“C’est extrêmement difficile. Ils sont agressifs, irritables et enclins à la violence et au vandalisme, constituant constamment une menace pour d’autres”.
“Ils ne respectent pas les règles ou l'autorité et ont l’habitude de prendre ce qu'ils veulent”, ajoute-il. “Il faut des mois avant qu’ils ne s'adaptent à la vie normale”.
C'est ici que Murhula essaie de démarrer une nouvelle vie en apprenant à fabriquer des guitares.
Depuis ces deux dernières années, il s'est lancé dans l'apprentissage de cette nouvelle profession, espérant qu'il sera en mesure d'ouvrir une petite boutique un jour, peut-être même fonder une famille.
“Je ne veux plus penser au passé”, déclare-t-il.
Mais la plupart des 30.000 enfants soldats au Congo manquent d'un tel réseau d’appui psychologique, social et économique. Une fois démobilisés, ils sont obligés de se débrouiller et mènent souvent une existence isolée, frappée par la pauvreté.
Mulume*, 22 ans, qui a été recruté de force par les Maï-Maï quand il avait 17 ans, est maintenant au chômage et avoue qu'il se sent totalement perdu. Bien qu'il ait été autorisé à retourner à Kahungu, son village natal, à 65 km au nord de Bukavu, il peut sentir une profonde méfiance autour de lui.
Prié de dire s’il voit un avenir pour lui-même, il répond “non” en secouant la tête. “Je dois simplement accepter mon sort”, dit-il.
*Les noms de famille retirés pour protéger les identités.

