LIBERIA: Des agences humanitaires confrontées à une crise des réfugiés

BUTUO, Libéria, 5 avr (IPS) – La cour de la maison de Peter Saye est pleine: des enfants, des marmites, des poulets, des chèvres, et des tas d'objets personnels. Des femmes transportent du bois de chauffage et remuent les charbons, tressent les cheveux et parlent d’un ton sec aux enfants qui trottinent dans la poussière.

Il y a près de 100 réfugiés installés ici, après avoir fui les violences à la frontière en Côte d'Ivoire. Les forces soutenant Alassane Ouattara, le vainqueur internationalement reconnu des élections de novembre 2010, ont rapidement progressé à partir du nord du pays – qu’ils avaient contrôlé pendant la guerre civile de 2002 à 2003. Leur récente progression rapide vers le sud pour encercler la capitale économique, Abidjan, qui est devenue le dernier bastion du président sortant, Laurent Gbagbo, a précipité un accroissement rapide des réfugiés en quête d’asile au Libéria. Les populations locales sont dépassées et l'aide met du temps à arriver. L'attention et le soutien internationaux sont détournés par des crises majeures ailleurs, et un ensemble de blocages, de retards et d’obstacles logistiques créent un catch-22 dans une crise qui se dessine davantage de jour en jour. Des défis logistiques Dans le comté de Nimba, où la majeure partie des plus de 100.000 réfugiés ivoiriens au Libéria sont dispersés dans près de 100 communautés reculées, le Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) déclare que des vivres seront désormais fournis à ceux qui se déplacent vers les centres de transit, aux communautés d'accueil désignées ou à un camp principal situé à quelque 60 kilomètres plus loin. Mais beaucoup de réfugiés préfèrent attendre dehors près de la frontière où ils peuvent rechercher des parents perdus et quémander des aliments traditionnels – le riz et le manioc – plutôt que de se lancer dans un voyage de plusieurs heures sur une route cahoteuse, à l'arrière d'un camion vers un camp où ils vivront d’un régime de boulgour. Sayeh Gayegbaye, un porte-parole pour les réfugiés à Butuo, dit qu'ils savent qu'ils ne recevront pas de vivres tant qu'ils ne vont pas au camp de Bahn. “Je serais heureux d'aller à Bahn sauf pour la distribution de boulgour”, confie Gayegbaye. “A cause de cela, je ne veux pas y aller”. Tant qu’il y a de la nourriture le long de la frontière, ils resteront, dit-il. Il y a des chansons et des poèmes composés sur les horreurs du boulgour, une denrée alimentaire généralement distribuée par le Programme alimentaire mondial (PAM) dans la région. La plainte est quasi-universelle: il fait bourdonner votre estomac. En d'autres termes, la diarrhée. Les responsables du PAM disent qu'ils sont conscients de ces préoccupations et essaient d'obtenir d'autres denrées. Cela prend du temps, déclare Jerry Bailey, le directeur national adjoint. “Nous sommes confrontés à un problème, avec notre voie d’acheminement en termes de temps d'arrivée et de transport”, indique Bailey. “On essaie d'obtenir du riz auprès des pays voisins… Si nous ne pouvons pas avoir du riz, nous continuerons avec le boulgour”. L'agence est aux prises avec une situation en constante évolution, particulièrement à Nimba où les réfugiés sont dispersés sur une vaste zone, dont une grande partie est à peine accessible par la route, ainsi que des mouvements constants de va-et-vient vers la frontière fréquemment. L'entretien des routes et des ponts sera extrêmement difficile une fois que la saison des pluies commencera en avril, quelques-unes des communautés abritant les réfugiés seront pratiquement inaccessibles pendant des mois. La frontière est tristement poreuse et il y a des informations très répandues faisant état de mouvements de mercenaires le long de celle-ci. Les combats sont parfois proches qu'on les entend depuis le Libéria, dans une région où les guerres ont eu tendance à traverser les frontières. Le porte-parole du HCR, Sulaiman Momodu, estime que les réfugiés doivent se déplacer en raison de la sécurité et la distribution efficace de l'aide, insistant sur la nécessité de gérer les attentes des gens puisque les agences ont du mal à faire face à la crise. “Nous sommes dans une situation d'urgence. Nous essayons de stabiliser et de passer à la chose régulière qui se passe dans une situation de réfugié, où vous installez des camps”, explique Momodu. “Mais les gens ont besoin de se déplacer”. Insuffisance de financement Et comme les combats ont rapidement atteint le sud à travers la Côte d'Ivoire, la crise des réfugiés est donc née au Libéria. Plus de 24.000 réfugiés sont récemment entrés dans le comté de Grand Gedeh, au sud de Nimba, et l’urgence est de mettre en place l'infrastructure nécessaire en dépit de grands déficits de financement. Le HCR a demandé 55 millions de dollars pour une prévision de 50.000 réfugiés en janvier. Maintenant, avec une estimation de plus de deux fois ce nombre au Libéria seul, l'agence affirme qu’elle a besoin de plus de 132 millions de dollars. A ce jour, elle n'a reçu qu’environ 17,5 millions de dollars. “Le fait est que nous avons besoin de fonds, et jusqu'à présent, nous n'en avons pas reçu assez, il y a toujours un déficit”, souligne Momodu. Peter Saye est l'un des milliers de Libériens dont les réserves alimentaires, qui devraient durer jusqu'à la prochaine récolte, dans six mois ou plus, ont été décimées. Il a donné tout ce qu’il y a dans sa cuisine et son magasin; son champ de manioc est presque terminé. L'eau de sa pompe tarit et les latrines débordent. Les gens vont et viennent chercher de la nourriture en Côte d'Ivoire, indique Pellagie, mais les soldats pro-Ouattara, qui contrôlent désormais la zone par le fleuve, prennent la plus grande partie. Pourtant, Pellagie dit qu'ils n’iront pas dans un camp. “(Saye) prend vraiment soin de nous, alors nous ne voyons aucune raison d'aller au camp”, affirme Pellagie. Ses amis s'inquiètent de ce qu'il fera puisqu'il a donné tous ses vivres, mais il dit que tout ce qu'il possède est pour tout le monde. “Ils peuvent rester aussi longtemps qu’ils en ont besoin. Tout ce que nous avons, nous le partagerons. Lorsque la nourriture sera finie…” Il marque une pause et rit. “Eh bien, nous nous assiérons tous simplement. Nous ne pouvons que prier pour que Dieu nous en fournisse”.