COTE D’IVOIRE: Le pays si proche du chaos!

ABIDJAN, 4 avr (IPS) – Des habitants apeurés encore enfermés dans leurs maisons, des scènes de pillages, des domiciles saccagés et des attaques contre des civils à Abidjan, ajoutés aux affrontements interethniques dans l'ouest du pays, donnent l’image d’une Côte d’Ivoire qui bascule progressivement dans le chaos.

A Abidjan, les forces de l’ordre ont déserté les commissariats et postes de gendarmerie, créant un vide sécuritaire dans la ville. Des commerces ont été donc saccagés et pillés dans les communes de Marcory, Koumassi, deux communes du sud de la capitale économique ivoirienne.

Cloîtrées dans les maisons depuis bientôt cinq jours, les populations commencent à voir leurs provisions s’épuiser. Aussi, la fourniture d’eau est interrompue dans plusieurs quartiers d’Abidjan, dont Cocody-Anono (ouest), Treichville (sud) et Adjamé (centre) ces deux derniers jours. Lundi matin (4 avril), ce sont des charretiers qui s’employaient, avec de gros bidons et des barriques, à trouver de l’eau dans les communes de Deux Plateaux, Cocody (centre-est) pour approvisionner des foyers, ont rapporté des témoins à IPS. “Un bidon de 20 litres d’eau à 500 francs CFA (environ 1,2 dollar): c’est à prendre où à laisser et nous n’avons pas le choix”, souligne à IPS, Fabrice Kokora, un agent de mairie à Cocody. Dans le quartier de Cocody-II Plateaux où IPS s’est rendu ce lundi, l’un des supermarchés, qui a ouvert ses portes, a été pris d’assaut par de longues files d’attente. Les populations ont bravé les coups de canons entre les combattants pro-Gbagbo et pro-Ouattara pour se trouver de quoi à manger. Certains clients portaient des sacs de riz au dos, d’autres leurs colis sur la tête. Aucun véhicule de transport en commun n’étant disponible. Le couvre-feu commence à 12 heures locales pour s’achever à 6 heures du matin. A la boulangerie, la baguette de pain de 150 FCFA (32 cents) coûte désormais 400 FCFA (64 cents). Et chaque client n’a droit qu’à deux baguettes. “Il faut que tout le monde ait au moins quelque chose à manger. Ce n’est pas méchant, mais la situation actuelle prouve que nous sommes tous vulnérables”, confie tristement Souleymane Sanogo, un cadre de banque à Abidjan. Les marchés fermés, des commerçantes occupent désormais certains trottoirs et carrefours pour écouler quelques marchandises qu’elles avaient en stocks. Ainsi, une boule d’attiéké (semoule de manioc très consommée dans le pays) revient à 400 FCFA (64 cents) voire 500 FCFA (1,2 dollar), contre 100 FCFA (16 cents) en temps normal. Les autres produits ont vu leurs prix tripler ou quadrupler. “Nous sommes au bord du chaos”, commente sèchement au téléphone avec IPS, Gervais Boka Sako, président de la Fondation ivoirienne pour les droits de l’Homme et la vie politique, basée à Abidjan. “Le pays a certainement atteint le point du non retour”, ajoute, de son côté, Marcelline Guéï, restauratrice dans le quartier chic de Cocody-II Plateaux. Après avoir fermé les portes de son restaurant, elle cherche désormais à quitter la capitale économique comme bon nombre d’habitants qui résident non loin des zones de combats. Seulement, “on ne sait pas vraiment où aller. L’insécurité est partout”, renchérit Rolande Touré, une couturière anciennement domiciliée à Abobo – soumis aux violents combats armés depuis longtemps – et qui avait trouvé refuge à Cocody. Par ailleurs, Touré dénonce des règlements de compte et autres affrontements interethniques ou intercommunautaires qui ont actuellement cours un peu partout dans le pays. C’est le cas notamment dans la région Akyé (fief de Gbagbo), dans le sud-est du pays. “Depuis l’arrivée, il y a cinq jours, des forces pro-Ouattara, les autochtones et allogènes s’accusent mutuellement de destructions des biens et d’agressions physiques”, raconte à IPS, Stéphane Abouo, enseignant à N’douci (environ 85 kilomètres au nord d’Abidjan). “La tension est vive et les premiers affrontements intercommunautaires se profilent chaque soir à l’horizon après l’assassinat du chef du village”. Ce chef traditionnel, dénoncé par des allogènes, selon Abouo, a été tué en raison de son présumé soutien au candidat Laurent Gbagbo, lors de l’élection présidentielle de novembre 2010. Le sous-quartier Port-Bouët II de Yopougon (Abidjan) d’environ 3.000 habitants favorables à Alassane Ouattara, accusé de constituer un nid des forces pro-Ouattara, a été pratiquement détruit samedi (2 avril) par des éléments des Forces de défense et de sécurité (FDS), fidèles à Gbagbo). “A la première intervention des forces pro-Gbagbo fin-mars, certains habitants ont eu la vie sauve en quittant les lieux. Mais, cette fois-ci (le 2 avril au matin), il a eu un vrai massacre de combattants rebelles et de civils”, confie à IPS au téléphone, Bertin Konan, informaticien résidant dans le secteur de Siporex (près de Port-Bouët II). Konan soutient que le secteur est fortement désert avec quelques rares habitants encore restés sur place, tandis qu’un grand nombre s’est enfui hors d’Abidjan. En outre, dans le département de Duékoué, dans l’ouest du pays, quatre jours après l’occupation de la ville par des soldats des Forces républicaines (pro-Ouattara), la région continue de connaître l’horreur. Selon un communiqué de Médecins sans frontières (MSF) dont IPS a reçu copie dimanche (3 avril), des blessés affluent à Man, Bangolo et Danané (extrême ouest du pays). “Le nombre de nouveaux blessés est inquiétant et indique que des violences continuent. Les tensions intercommunautaires sont extrêmement vives”, souligne le document. Le communiqué affirme que 195 personnes souffrant de blessures par balles ou machettes ont eu besoin de soins d’urgence. La situation sanitaire se dégrade davantage au moment où les hôpitaux du pays ont du mal à faire face à l’afflux des blessés et autres malades, en raison d’un embargo sur les médicaments imposés contre la Côte d’Ivoire par l’Union européenne depuis deux mois.