DAKAR, 2 avr (IPS) – Les pêcheurs sénégalais s’opposent au gouvernement qui, selon eux, a accordé 22 autorisations de pêche à des chalutiers étrangers, au moment où le poisson se raréfie dans les eaux maritimes du Sénégal.
Ils voulaient organiser une marche de protestation mercredi (30 mars), à Dakar, la capitale sénégalaise, avec les pêcheurs artisanaux, mais la manifestation a été interdite par les autorités.
Le Groupement des armateurs et industriels de pêche au Sénégal (GAIPES) – un syndicat des patrons de pêche – dirige cette lutte menée par les acteurs de la pêche pour emmener le ministère de l’Economie maritime à retirer ces autorisations délivrées, selon lui, au premier trimestre de 2010. «En 2010, nous avions signé des accords de pêche avec six bateaux étrangers qui devaient pêcher pendant quatre mois des pélagiques qui transitaient par le Sénégal, en provenance du Maroc, de la Mauritanie… Ces contrats ayant expiré, les bateaux sont repartis», explique à IPS, le commandant Matar Sambou, chef de la direction de la surveillance et du contrôle des pêches. Sambou accuse le GAIPES de «faire de l’amalgame» en parlant de 22 autorisations de pêche. «Début mars 2011, nous avons signé des accords de pêche avec 11 ou 12 bateaux pour une durée de deux mois», affirme-t-il. Selon le GAIPES, les chalutiers étrangers bénéficiaires des autorisations dénoncées par le GAIPES depuis le 11 mars 2011, sont russes, béliziens, mauriciens, ukrainiens et comoriens. «Ces bateaux pêchent avec des protocoles illégaux car signés par le ministre de l’Economie maritime sans être enregistrés ni numérotés par les services (techniques) compétents» de l’Etat, déclare à IPS, Dougoutigui Coulibaly, secrétaire général du GAIPES, qui dénonce un “bradage” des ressources halieutiques du pays. «La commission consultative d’attribution des licences de pêche du ministère de l’Economie maritime avait suspendu ces 11 ou 12 autorisations de pêche en décembre 2010, parce que le GAIPES les avait dénoncées. Mais, puisque des membres de cette commission ont montré que signer ces accords peut permettre au Trésor public de percevoir des recettes, le ministre a été autorisé à les signer (en mars 2011)», ajoute Sambou. La pêche est l’une des principales activités économiques au Sénégal, et occupe environ 600.000 personnes – huit fois plus nombreuses que les quelque 75.000 fonctionnaires de l’Etat. En 2009 par exemple, la pêche représentait 13 pour cent des exportations sénégalaises et 1,7 pour cent du produit intérieur brut, selon le ministère de l’Economie maritime. «La pêche artisanale au Sénégal est devenue une pêche de subsistance parce que les stocks de poisson sont en constante diminution. Il n’y a plus d’espèces nobles comme la carpe et le merlu. Maintenant, les Sénégalais ne mangent que les petits poissons: les sardinelles, les chinchards, les maquereaux…», déplore Raoul Monsembula, de l’organisation écologiste Greenpeace Afrique.
«Les autorisations accordées à ces bateaux industriels vont entraîner la disparition des ressources halieutiques et, par conséquent, la perte des revenus des 600.000 acteurs de la pêche», prévient Amadou Chérif Diagne, un sociologue habitant Gueth-Ndar, un quartier de pêcheurs de Saint-Louis, dans le nord du Sénégal. Le bureau régional de Greenpeace Afrique à Dakar a lancé «un appel au gouvernement sénégalais pour qu’il revienne sur sa décision» de délivrer ces licences de pêche, afin de «mettre fin au pillage» des ressources halieutiques du pays. Sada Fall, secrétaire général du Collectif national des pêcheurs artisanaux (CNPA) du Sénégal, exhorte également le gouvernement à «arrêter ces licences de pêche» qui vont «tuer la pêche artisanale». «Le Sénégal a souverainement décidé d’exploiter une partie des ressources halieutiques afin que le Trésor public puisse en bénéficier à l’instar des autres pays limitrophes», déclare le ministère de l’Economie maritime. Le Trésor public perçoit 35 dollars de chaque tonne prise par ces chalutiers étrangers, indique-t-il, soulignant que des techniciens de pêche sénégalais montent à bord de ces chalutiers pour contrôler la quantité des prises. «Un stock de 1,450 million tonnes de pélagiques transitent de la Mauritanie, du Cap-Vert, de la Guinée-Bissau et de la Gambie vers le Sénégal. Si ce stock n’est pas pêché, il meurt et ce sera une énorme perte pour notre pays», a affirmé le ministère de l’Economie maritime, Khouraïchi Thiam, le 29 mars, sur une radio privée locale.
«Si le gouvernement ne suspend pas ces licences, nous irons chercher les chalutiers en mer et en découdre avec eux. Nous allons les chasser de nos eaux quel que soit le prix à payer», avertit Fall, du CNPA. Basé à Saint-Louis où le gouvernement recense quelque 2.800 pirogues de pêche, le CNPA revendique 15.000 membres. Coulibaly, du GAIPES, ajoute: «Nous avons toute une panoplie d’actions à dérouler (grèves) pour que le gouvernement retire ces licences de pêche. Nous n’écartons pas de retirer des eaux toute la flotte industrielle et artisanale et, par conséquent, fermer les usines». Selon le Code maritime sénégalais, «les ressources maritimes sont un patrimoine national. L’Etat peut autoriser des personnes physiques et morales de nationalité sénégalaise ou étrangère à pêcher dans les eaux sous juridiction sénégalaise», a expliqué à IPS, Alassane Ndiaye, professeur de droit à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Selon Ndiaye, le Code maritime stipule que les demandeurs de licences de pêche doivent s’adresser au ministre de l’Economie maritime, qui doit prendre l’avis de la Commission consultative d’attribution des licences de pêche. «Si cette procédure est respectée, les licences de pêche en question sont conformes à la légalité», indique-t-il.

