ANGOLA: Des manifestations de masse échouent mais les militants ne démordent pas

JOHANNESBURG, 15 mars (IPS) – La tentative d’organiser une manifestation de masse contre le gouvernement à Luanda, la capitale angolaise, la semaine dernière, a échoué, mais il n’y a aucun doute qu’un fusible a été sauté parmi des gens qui, pendant tant d’années, n’ont pas osé défier l’autorité.

Seulement 13 personnes étaient sorties au petit matin du 7 mars pour participer à ce que ses organisateurs basés sur Internet avaient appelé “la Révolution du peuple angolais” et elles ont été rapidement arrêtées, avec l’équipe de journalistes qui les accompagnait. Mais le fait qu’elles ne soient pas du tout sorties, estiment bon nombre, est la preuve d’un revirement des sentiments dans un pays qui est dirigé depuis 32 ans par le président Jose Eduardo dos Santos qui, après Mouammar Kadhafi de la Libye et Teodoro Obiang de la Guinée Equatoriale, est le troisième plus ancien dirigeant en exercice sur le continent. Les jours précédant la manifestation, l’action prévue était le principal sujet de conversation à tous les niveaux de la société, des étages supérieurs des blocs de bureaux des gratte-ciels jusqu’aux bidonvilles situés dans la boue à la périphérie des villes. Mécontentement dans les rues Rafael Marques, un journaliste et analyste politique angolais, a affirmé que même si très peu de personnes ont participé à la manifestation à cause de la peur ou des représailles, elles ont soutenu les revendications des organisateurs. “Les gens en Angola ne sont pas heureux et Dos Santos devient très impopulaire. Je dirais que la seule garantie jusqu’ici est celle de l’instabilité”, a-t-il souligné. Il y a un mécontentement croissant parmi les Angolais ordinaires qui ne parviennent pas à jouir des avantages de l’essor économique du pays, a-t-il expliqué. Malgré sa croissance au cours de la dernière décennie (11 pour cent), dépassant la Chine (10,5 pour cent), jusqu’à deux-tiers des Angolais demeurent dans la pauvreté et la moitié de la population n’a aucun accès à l’eau et à l’électricité, selon des chiffres du gouvernement publiés l’année dernière. Et il a ajouté que les gens sont mécontents après avoir été informés des rapports sur la corruption et l’enrichissement personnel du président et de son entourage immédiat. Fernando Macedo, un expert en droit constitutionnel de l’Angola, connu pour sa franchise, a dit qu’il y avait beaucoup de similitudes frappantes entre l’Angola et l’Egypte, la Tunisie et la Libye. “De la façon dont les medias sont manipulés jusqu’à l’emprise du parti au pouvoir sur la police et le pouvoir judiciaire qui sont supposés être indépendants, il y a beaucoup de similitudes”, a-t-il indiqué. Il a ajouté que les arrestations ont également violé la constitution nouvellement ratifiée, qui garantit le droit à la manifestation pacifique. Authenticité des courriers électroniques Marques affirme que l’épisode du 7 mars a été un moment déterminant parce qu’elle a révélé à la fois la faiblesse de l’opposition et du parti au pouvoir. “Il a montré le fait que l’opposition était très désorganisée et qu’elle manquait de poids intellectuel pour profiter de la situation”, a-t-il déclaré. Marques croit également que la manière dont le Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA), le parti au pouvoir, a réagi face à la menace de la protestation n’a pas joué en sa faveur. Les jours précédant la manifestation, des responsables du parti ont utilisé les journaux et les chaînes de radio et de télévision, largement contrôlées par l’Etat, pour exhorter, à plusieurs reprises, la population à rester à l’écart. Le secrétaire général du MPLA pour Luanda, Bento Bembe, a tiré la salve d’ouverture, déclarant: “Quiconque tente de manifester sera neutralisé parce que l’Angola a des lois et des institutions et un bon citoyen comprend les lois, respecte le pays et est un patriote”. Cela a été suivi par des accusations selon lesquelles les organisateurs de la manifestation voulaient relacer la guerre, et qu’ils étaient “soutenus” par des “agents extérieurs” indiscrets venus des pays comme le Portugal et le Royaume-Uni. Mobilisation dans la brousse Des rumeurs ont même commencé à circuler indiquant que des armées secrètes étaient en train d’être mobilisées dans la “brousse”, prêtes à attaquer les villes, rappelant les souvenirs sombres de la guerre civile de 27 ans dans le pays et le plongeant dans la panique. Un groupe de partis de l’opposition, plus petit, appelé la Coalition des partis de l’opposition (POC), a essayé d’organiser sa propre manifestation silencieuse le 6 mars. Le Gouvernement provincial de Luanda (GPL) a refusé, avançant des raisons techniques. Craignant une réaction violente, le groupe a décidé de respecter la décision. Manuel Fernandes, le leader de la POC, a déclaré: “La situation est très délicate et la plupart d’entre nous ont été menacés de mort. Nous ne voulions pas un bain de sang, nous avons donc décidé de rester à la maison pour une réflexion personnelle sur ce qu’il faut faire par la suite”. Le GPL n’avait cependant aucun problème à autoriser le MPLA à organiser un rassemblement que le parti a baptisé “Une marche pour la paix et la stabilité”. Les médias d’Etat ont indiqué que plus de quatre millions de personnes y ont participé, bien que le nombre réel soit probablement plus proche de 40.000, dont la plupart auraient été forcées à entrer dans les bus publics et à y participer. Le vice-président du MPLA, Roberto de Almeida, a tenu un chapelet de discours galvanisant, rappelant aux gens les acquis obtenus pendant la période de paix et fustigeant les dissidents qui ont voulu remettre cela en cause et ramener le pays dans la guerre. “La manière dont le MPLA a réagi a été épouvantable”, a expliqué Marques. “Ils ont essayé de profiter de la situation en créant la confusion et la peur, et cela a rendu les gens furieux”. Macedo est d’accord: “Tout ce discours de guerre est ridicule. Où est cette guerre? Il n’existe aucune armée secrète; la guerre se trouve au sommet du MPLA. Comment peuvent-ils faire tant ou signer un accord de paix et être ensuite en train de menacer les gens?” Les tactiques du gouvernement ont aussi suscité des critiques de 'Human Rights Watch' (HRW), un groupe de défense des droits humains basé à New York. Le directeur de HRW pour l’Afrique, Daniel Bekele, a indiqué: “Le parti au pouvoir en Angola ne devrait pas effrayer les gens avec la reprise des violences afin de les empêcher d’exprimer librement leurs opinions. Un tel manquement aux libertés politiques fondamentales n’augure rien de bon pour les prochaines élections générales en Angola en 2012”. Ce qui se passera après n’est pas clair. En avril, le MPLA devrait tenir son congrès extraordinaire au cours duquel il est probable que beaucoup d’esprits chercheront les moyens de ramener le calme après les récents événements. Des analystes de risques disent qu’ils ne prévoient de sitôt aucune perturbation majeure, ce qui constituera une certaine consolation pour la multitude d’investisseurs étrangers impliqués dans les secteurs de pétrole, de diamant et de construction, en plein essor dans le pays, mais les vents de changement ont certainement commencé à souffler. Marques a déclaré qu’il croyait qu’aucun changement ne viendrait cependant d’une opposition ou d’un soulèvement populaire, mais de l’effondrement du MPLA qui, selon lui, était en proie à l’insécurité, comme l’a démontré sa réaction la semaine dernière.