KENYA: Le parcours tumultueux d’une femme vers la réussite

NAIROBI, 8 mars (IPS) – Le district du Mont Elgon, dans l’ouest du Kenya, est si pauvre qu’il ne peut se vanter d’un centimètre de route pavée. Le sort des femmes et des filles ici est difficile – le mariage précoce et la mutilation génitale féminine (MGF) sont monnaie courante.

Pourtant, à partir de ces conditions difficiles, Jennifer Masis a évolué pour devenir une force dans la lutte pour l’autonomisation des femmes. Masis est née en 1970 dans la communauté Sabot – une société fortement patriarcale rencontrée dans les régions de 'Western Kenya' (Ouest du Kenya) et de la vallée du Rift. “J’ai grandi en étant très consciente du fait que la place des femmes dans la société doit être perceptible et non convenue. Nous ne pourrions même jamais nous asseoir devant les hommes, encore moins parler”, déclare-t-elle. “On donnerait à un garçon toutes les chances de grandir et de se développer, alors qu’on pourrait marier une jeune fille à 12 ans, afin qu’elle puisse fournir du bétail [sous forme de dot provenant de la famille de son mari] qui pourrait être vendu pour réunir les frais de scolarité du garçon”. La MGF, dit-elle, était une cérémonie d’initiation importante. “Les femmes qui n’avaient jamais subi la MGF étaient considérées comme des enfants et ne pouvaient pas se marier”, explique-t-elle. Heureusement, le père de Masis lui a permis d’aller à l’école, quand bien même sa présence y était considérée par beaucoup de personnes dans la communauté comme une source d’embarras pour sa famille. Elle a excellé à l’école et a poursuivi les études jusqu’à obtenir une licence en développement communautaire de l’Université Moï. C’était dans cette institution qu’elle a développé une passion pour le travail communautaire. Après l’obtention de son diplôme en 1994, elle est arrivée à se faire beaucoup entendre en encourageant sa communauté à donner aux filles la chance d’aller à l’école. “Ce n’était pas facile, mais il fallait le faire. Les femmes étaient très favorables parce qu’elles pouvaient constater que l’éducation avait amélioré ma vie et fait de moi une personne différente. Ayant subi moi-même la MGF, j’ai utilisé cette expérience pour la dénoncer, pour dire que c’est l’instruction qui nous distingue et nous perfectionne, et non la MGF”. Comme son profil de militante des droits des femmes s’affirmait, les aînés de sa communauté l’ont approchée puisqu’ils ont senti qu’elle avait ce qu’il fallait pour diriger. Cela a introduit en elle le germe de la politique. “C’était la première fois que j’ai pensé sérieusement à faire de la politique; j’étais fortement encouragée par le soutien des anciens parce que cela signifiait que ma famille entière, y compris la belle-famille, ferait de même et elle l’a fait”, confie-t-elle. “Je me suis plongée dans le monde de la politique et je me suis présentée en 2002 aux élections législatives dans la circonscription électorale de Kwanza”. C’est une expérience que cette mère de cinq enfants n’oubliera jamais. “Malgré le grand soutien dont j’ai bénéficié de la part des principaux acteurs, de ma famille, des aînés et des partisans, le chemin vers la date des élections a été entaché de menaces et d’intimidation”. “J’ai été soumise à toutes sortes d’exactions. On m’a même dit que 14 jeunes seraient envoyés pour me violer. J’ai continué et même remporté la nomination du parti. Je me présentais sur la liste de l’Union nationale africaine du Kenya”. Alors que tout semblait bien aller, sa nomination a été soudainement dérobée. “J’ai reçu un appel téléphonique après que les dirigeants du parti ont décidé qu’ils n’étaient pas intéressés par le leadership des femmes et que le numéro deux du parti bénéficierait de la nomination du parti. Il prendrait ma place”, a expliqué Masis. “J’étais très surprise, mais j’ai tenu bon jusqu’à ce que j’aie reçu un autre appel téléphonique de l’un des plus puissants politiciens, qui n’a pas mâché ses mots. Il a dit que non seulement il n’était pas intéressé par les femmes dans le leadership, mais qu’avec mon jeune âge, 32 ans, j’avais tout un avenir pour poursuivre mon rêve”. Le certificat a été remis à quelqu’un d’autre, même s’il lui revenait de droit. Elle a amené l’affaire au tribunal, mais la commission électorale avait déjà fini son travail de réception des dossiers des candidats, l’excluant ainsi. Elle était abattue, mais pas découragée. En 2004, elle a participé en tant que déléguée aux Pourparlers de Bomas pour une nouvelle constitution. Ayant connu le terrain difficile de la politique du parti dans le pays, elle a considéré cela comme une occasion de mettre en place des structures qui permettraient aux femmes d’entrer facilement en politique, et non d’être confrontées à la discrimination et d’être intimidées par des partis politiques. En tant que présidente de la 'Transitional and Consequential Committee' (Commission sur la transition et ses corollaires), elle était en mesure de donner un aperçu aux pourparlers sur la base de son expérience. En attendant, elle a continué à dénoncer la MGF ainsi qu’à travailler avec les organisations de femmes, telles que 'Rural Women Peace link' (Lien de paix avec les femmes rurales) et 'Caucus for Women Leadership' (Comité pour le leadership féminin) pour renforcer la capacité des femmes. “Mon message principal a été toujours l’importance de l’éducation pour les jeunes filles. Dans ma communauté, il a été toujours difficile pour les filles d’accéder à l’information. Je voulais voir ce changement qui m’a amenée à créer une organisation appelée 'Tears of Women Organisation' (Organisation des larmes des femmes)”, poursuit-elle. “Le nom englobe la douleur et les difficultés que j’ai connues et je ne veux pas qu’une autre jeune fille soit obligée de peiner et de souffrir tant pour avoir une vie décente”.