COTE D’IVOIRE: La situation humanitaire est de plus en plus inquiétante

ABIDJAN, 5 mars (IPS) – La situation humanitaire se dégrade de jour en jour en Côte d'Ivoire alors que les deux parties rivales dans la crise postélectorale sont engagées dans une escalade de la violence et une stratégie d'affrontement dans le pays.

Le jeudi, 3 mars, une marche de femmes demandant le départ du président sortant Laurent Gbagbo, a été violemment réprimée à Abidjan, la capitale économique ivoirienne, par des tirs venant d’une artillerie lourde dans le quartier d’Abobo, favorable au président élu Alassane Ouattara. Au moins six femmes ont trouvé la mort, selon plusieurs sources. Pendant ce temps, l'Union africaine proroge d'un mois le mandat du panel des chefs d'Etat chargé de proposer une solution contraignante aux deux protagonistes de la crise. Mais, les Nations Unies estiment que le pays est au bord d'une guerre civile. Le Haut commissariat de l’ONU pour les réfugiés a dû réduire ses activités dans l’ouest du pays et rapatrier une partie de son personnel international. L’ONU a annoncé jeudi que quelque 200.000 personnes avaient déjà fui le quartier populaire d’Abobo (nord d’Abidjan). Chaque matin, depuis maintenant une semaine, des sacs de voyage au dos, des balluchons sur la tête, des malades dans les brouettes, des nouveau-nés en main, des milliers de personnes quittent Abobo à pied. Elles cherchent refuge soit chez des parents ou amis dans d’autres quartiers plus paisibles, soit dans des églises ou des temples, pour un temps, avant de poursuivre le chemin de l’exode forcé, a constaté IPS. Quant aux populations restées sur place, dans ce quartier, elles sont toujours privées de denrées alimentaires du fait de la fermeture des marchés, mais aussi d’eau courante et d’électricité. Les écoles, elles, sont pratiquement fermées sur l’ensemble du territoire. Pendant ce temps, dans l’ouest du pays, selon des organisations humanitaires internationales, environ 65.000 réfugiés ivoiriens ont traversé la frontière et ont été enregistrés au Libéria voisin en deux semaines. Toutes ces personnes fuient l’escalade de la violence et les affrontements engagés au cours de ces deux derniers mois entre les parties rivales qui revendiquent la victoire de l’élection présidentielle de novembre 2010 en Côte d’Ivoire. Gbagbo a été proclamé élu par le Conseil constitutionnel, tandis que Ouattara a été déclaré élu par la Commission électorale indépendante et il est reconnu par la communauté internationale. “Nous avons passé trois nuits blanches pendant les combats. Impossible de s’alimenter”, raconte à IPS, Adrienne Tohoua, 35 ans, mère de quatre enfants, après avoir abandonné sa maison à Abobo PK 18, un sous-quartier précaire du nord de la capitale qui abrite environ 50.000 habitants. “Nous avons laissé derrière nous des personnes qui ne savent pas où aller et elles étaient exposées aux combats. Des obus sont tombés dans des maisons et n’ont épargné personne”, ajoute-t-elle, les larmes aux yeux. A la paroisse Saint-Ambroise de Cocody-Angré (nord-est d’Abidjan), ce sont 300 réfugiés qui sont installés. Quelque 500 autres y sont déjà passés en transit pour d’autres destinations. Sur la route menant à cette église, d’autres déplacés défilent tous les jours vers ce site religieux, a constaté IPS. “J’ai parcouru huit kilomètres pour arriver ici (à la paroisse). Je vais effectuer une pause avant de reprendre la route et rejoindre mon grand-frère qui accueille déjà 13 personnes chez lui”, explique, exténué, Séraphin Téty, tenant son père sexagénaire par la main. “Il souffre d’hypertension, alors il faut surtout se rapprocher d’un centre hospitalier pour qu’on puisse y faire face au cas où”, dit-il à IPS. En outre, nombreux sont les déplacés qui ne disposent pas de moyens financiers suffisants pour faire face à leurs dépenses pendant l’exode. “J’ai un peu d’argent à la banque, mais elle est fermée. Je dois faire partir toute la famille au village et je me trouve dans l’incapacité de les évacuer”, indique Marcellin Tanoh, un agent du secteur privé. Selon Tanoh, son quartier d’Anyama (sortie nord-est d’Abidjan) manque aussi cruellement d’eau, au point où sa famille n’a pu prendre une douche depuis quatre jours. La réserve de trois bidons, qui est réservée pour la consommation, est presque épuisée. Cette situation inquiète considérablement les organisations humanitaires et les organisations de défense des droits de l’Homme dans ce pays de l’Afrique de l’ouest plongé dans une crise depuis la rébellion de septembre 2002, aggravée par la crise postélectorale. Le 1er mars, le Comité international de la Croix-Rouge à Abidjan s’est dit “préoccupé par l’exode massif des habitants, majoritairement des femmes et des enfants”. L’organisation révèle que des familles sont toujours bloquées chez elles et ne sont autorisées à quitter la zone des affrontements qu'après avoir payé ou donné des biens personnels à des groupes armés. Pendant ce temps, des personnes âgées, des malades et des femmes enceintes sont dans l’incapacité de bouger, souligne la Croix-Rouge. Le chef adjoint de la délégation régionale de l’organisation, Philippe Beauverd, note qu’à la suite des affrontements qui se sont produits, dans la dernière semaine de février, à Abidjan, entre les Forces de défense et de sécurité (FDS), loyales au président Gbagbo, et un groupe de personnes armées non identifiées, les volontaires de la Croix-Rouge ont soigné 34 personnes et évacué 19 blessés graves. “La situation est d’autant plus que déplorable que ce sont les populations innocentes qui paient le lourd tribut d’un contentieux électoral”, déclare Gervais Boga, président de la Fondation ivoirienne pour les droits de l’Homme et de la vie politique, une organisation non gouvernementale basée à Abidjan. “Nous sommes au bord d’une grave crise humanitaire, et les différents embargos imposés au pays, dont celui portant sur les médicaments, constituent un crime contre l’humanité”, affirme-t-il à IPS.