EGYPTE: Ne jamais donner de pourboire à l’armée

EL-ARISH, Egypte, 25 fév (IPS) – Abu Mustafa Al Matriah et Abou Ahmed Abu Amrah, deux Bédouins, dans le nord du Sinaï, en Egypte, sont reconnaissants à l'armée pour le fait qu'ils peuvent faire leurs livraisons quotidiennes sans être obligés “de payer tant de bakchichs” (pourboire).

Maintenant que le régime de Hosni Moubarak est parti, les deux amis peuvent s'asseoir dans une buvette, siroter un café et “discuter de la politique” de manière critique, pour la première fois depuis des décennies – quelque chose qui était avant un passe-temps dangereux dans le nord du Sinaï. Ils peuvent parler de la corruption et des “personnes qui soumettent la population au chantage en demandant une réduction des prix pour tout, y compris l'obtention des documents officiels” de manière plus rapide auprès des services publics. “Si vous ne payez pas, les choses ne seront pas faites”, déclare Al Matriah, père de sept enfants, qui a travaillé en transportant du sable du désert aux chantiers de construction pendant les 30 dernières années. Il se souvient de l’époque où il était obligé de donner au policier 50 livres égyptiennes de pourboire afin que ce dernier ignore une simple erreur qu’il avait commise en conduisant un camion de sable dans le Sinaï. “Il ne me délivrait pas de ticket, il me faisait attendre seulement, comme chantage, jusqu'à ce que je lui donne de l’argent”, explique Al Matriah. Maintenant, il y a une absence notable des policiers. “Ils ne sont plus ici, ils sont partis”, confie Al Matriah. Il n'y a pas de sécurité d'Etat ou de présence policière dans tout le Sinaï – les troupes égyptiennes sont les seules qui contrôlent. IPS a compté tous les points de contrôle, de Rafah au Caire – 19 barrages routiers de l’armée contrôlent les voitures et l'identité des individus, sur les 400 kilomètres séparant les deux villes. Un responsable de la sécurité égyptienne a dit à IPS que le nombre de points de contrôle avait été réduit, de 40 à 19. Les Bédouins, qui se querellaient avec la police, coopèrent maintenant – ouvrant leurs voitures, permettant à l'armée de faire son travail. Sirotant un café et réfléchissant sur l'avenir de l'Egypte, Abu Matriah affirme: “Nous avons besoin de sécurité économique – semblable à l'époque de [l'ancien président égyptien] Abdel Nasser où une tasse de café coûtait un quart de livre égyptienne au lieu de deux livres égyptiennes aujourd'hui. Ou lorsque vous pouviez acheter un kilo de sucre à 1,5 livre égyptienne, au lieu de cinq livres égyptiennes”. “Sans relations et pourboires”, nous n'avions aucun moyen d’obtenir un emploi à notre fils, a déclaré Abu Amrah. Le chômage est un gros problème pour les diplômés égyptiens, mais pour les jeunes Bédouins, c'est de cette façon que le système les discriminait. Après la démission du président Moubarak, le vice-président Omar Suleiman a annoncé que le Conseil supérieur des Forces armées s’occuperait des affaires de l'Egypte au cours de la période de transition. Cette décision semble avoir été bonne, particulièrement pour les Bédouins, qui respectent l'armée pour le fait qu’elle est plus honnête et moins encline à la corruption et au harcèlement. Tout le monde semble convenir que la situation sécuritaire est beaucoup meilleure dans le Sinaï aujourd'hui, et les Bédouins sont capables d'exprimer leurs opinions sans craindre d'être arrêtés. Auparavant, beaucoup de jeunes Bédouins et de militants, sur Internet, étaient prudents dans l’utilisation des blogs pour échanger des points de vue sur leurs problèmes politiques, économiques, éducatifs, craignant le harcèlement et l'arrestation de la part du gouvernement égyptien. Mos'ad Abu Fagar, un romancier dans le Sinaï, a été victime de harcèlement pendant qu’il animait un blog appelé 'Wedna N'ish' (Nous voulons vivre), sur lequel il décrit la vie et les difficultés des Bédouins dans le Sinaï – y compris les droits de citoyenneté qu’ils réclament souvent. En 2007, il a été arrêté au commissariat de police d'El-Arish pour son blog. 'Amnesty International' et le Comité pour la protection des journalistes ont condamné les 30 mois d'emprisonnement de Fagar – il a été libéré en juillet 2010. La torture que Fagar a dû subir pendant sa détention a rendu d'autres activistes sur Internet très prudents par rapport à l'utilisation de leurs vraies identités. Fagar affirme que “le régime ne traitait pas bien les Bédouins et n'était pas assez sage, ni expérimenté, pour maîtriser les Bédouins non plus”. Abdelhadi Abu Hujazzi regarde l'armée égyptienne comme étant le meilleur modèle dans le monde. “Il n'y a aucune possibilité pour qu’elle soumette les gens au chantage”, déclare Abu Hujazzi. “Ils sont de bons citoyens de ce pays et très sincères – plus de pourboire à compter d'aujourd'hui”. Le même respect ne s'applique pas aux Forces aériennes égyptiennes selon Abdelhadi, dont l'ami, Mohammed Al Hamida, a dû demander à son père de payer 40.000 livres égyptiennes juste pour s'inscrire à l'école de l'aviation. “Ce ne sont pas des frais; c'est de la corruption. La façon dont l'ancien régime fonctionnait”, explique Abu Hujazzi. La population ici est consciente que la présence de l'armée peut être de courte durée et elle craint le retour de la vielle corruption. Abu Hujazzi affirme: “C'est une vieille époque – et elle est révolue, même en nous-mêmes”. Abu Hujazzi sait que l'armée ne peut pas continuer à administrer le pays pour longtemps. Il dit que l'équité est “un grand succès pour la révolution”. Mais l'idée d'élections équitables demeure étrange, pour lui et beaucoup d’autres. “Vivre pendant 30 ans sous un seul régime, m’amène à ne pas être sûr de ce que les élections signifient réellement. Nous avons besoin de nouveaux visages pour dessiner une nouvelle carte de la nouvelle voie à suivre pour l'Egypte et tous les Egyptiens”, déclare Abu Hujazzi. “Quel que soit ce qui arrivera dans les mois à venir, ce ne sera pas pire qu’au temps de Moubarak”, indique Abou Hujazzi. “Au moins, Abdel Nasser est mort sans des milliards de dollars d'argent de l'Egypte dans son compte”, souligne Matariah. “Nous n'avons pas besoin qu’Obama nous aide à mettre fin à l'injustice; les Etats arabes apprendront la démocratie de leur propre manière”, affirme Abu Hujazzi. “Hier, c'était la Tunisie, aujourd'hui l'Egypte, et demain la Libye et le reste des régimes corrompus”. Abu Hujazzi espère que l'année prochaine, les dirigeants arabes “qui viendront par nos votes”, auront l'occasion de se rencontrer pour “se connaître”.