LE CAIRE, 27 jan (IPS) – Des manifestations demandant le départ du président égyptien Hosni Moubarak se sont poursuivies pour la deuxième journée (26 janvier) dans plusieurs villes du pays, violemment réprimées par la police. Ce développement reflète l’inquiétude du régime, selon des analystes basés en Egypte.
Au moins six personnes ont été tuées au troisième jour des manifestations (27 janvier), tandis que plusieurs dizaines ont été blessées et 600 autres ont été arrêtées. Les manifestations s’intensifient au Caire, à la Cité du 6 octobre, à Suez, à Mahal El-Kubra et à Alexandrie. Depuis mardi, 25 janvier, les Egyptiens organisent des manifestations, rares de par leur taille et leur férocité, contre le président Moubarak, au pouvoir depuis trois décennies. “A bas, à bas Moubarak”, scandaient, le premier jour, des milliers de gens au centre du Caire, la capitale du pays. “Moubarak, c'est votre tour après Ben Ali”, disaient-ils, se référant à Zine El Abidine Ben Ali qui a été chassé du pouvoir le 14 janvier dans des manifestations en Tunisie voisine. Les manifestations ont vu des ouvriers d'usine, des professeurs d'université, des militants politiques et même des femmes et des adolescentes braver la police anti-émeute et prendre les rues à travers le pays – et pas seulement au Caire. Beaucoup chantaient également contre la corruption, le chômage et le régime du président Moubarak, 82 ans, soutenu par l'Occident, qui dirige le pays depuis 1981 d’une main de fer. L'appel pour les manifestations est venu d’abord de jeunes militants doués pour Internet qui ont déclaré le 25 janvier une 'journée de colère' sur les pages de Facebook et sur Twitter. Le ministre de l'Intérieur, Habib El-Adly, a d'abord méprisé l'appel comme étant inefficace, mais les chiffres qui ont été annoncés ont abasourdi la police. Au fur et à mesure que la journée évoluait, ce qui était initialement prévu pour être encore une autre journée de petites manifestations au Caire, que la police pourrait facilement réprimer, s’est transformé en des troubles massifs dans presque toutes les grandes villes et centres urbains de cette nation arabe de 85 millions d’habitants. Au moins un policier et deux manifestants ont été tués le 25 janvier. Plusieurs blessés ont été enregistrés. Rabei Ahmed, un témoin oculaire, a dit à IPS que la police avait utilisé des balles en caoutchouc au Caire. Des femmes se sont jointes aux manifestations, avec bon nombre lançant des pierres à la police anti-émeute. Cela a encouragé certains hommes à faire de même. Les manifestants ont déchiré des photos de Moubarak. Les manifestations ont éclaté dans différents endroits au Caire, confondant davantage la police. Une protestation à proximité du centre du Caire ciblait la Haute cour tandis qu'une autre se déroulait à Mohandseen, un quartier riche. Une troisième se produisait dans le quartier industriel de Shobra. Plus tard dans la journée, la police, visiblement surprise par le nombre croissant de personnes, a commencé à tirer des gaz lacrymogènes et à utiliser des canons à eau. La police anti-émeute a bloqué toutes les entrées au centre du Caire avec des véhicules blindés. Des voitures ont été arrêtées à des points de contrôle, et certains passagers ont été sortis de force de leurs voitures par la police. Les manifestants ont passé, assis, toute la nuit froide à Midan Al-Tahrir, la Place de la libération, la zone située le plus au centre du Caire. Le ministère de l'Intérieur leur a lancé un ultimatum pour se disperser. Les chaînes de télévision locales diffusent sans cesse cet avertissement. Le gouvernement, qui contrôle toutes les communications ici, a commencé à bloquer des sites Internet dans l'après-midi puisque les événements sur le terrain se sont intensifiés et il est devenu clair que beaucoup de manifestants utilisaient Internet comme source d'information. 'Aldostor.org', le site Internet du journal privé qui diffuse souvent des articles des opposants au régime, a été bloqué. 'Alwafd.org', un site web du quotidien de l'opposition 'Alwafd', a également été bloqué après avoir rapporté la mort d'un manifestant. Twitter a été bloqué pendant des heures. Les manifestants utilisent les téléphones portables pour coordonner leurs activités. La ville industrielle d'Al Mahala a connu quelques-unes des plus grandes manifestations. Une jeune manifestante là-bas a déclaré à IPS par téléphone que “des milliers” de personnes y prenaient part. “C'est comme si toute la ville est sortie”, a affirmé Doaa Abdulla, 30 ans. “J’ai réveillé mon mari et l'ai encouragé à y participer. Il y avait tant de gens qui se bousculaient et couraient. Il est tombé par terre et s'est blessé, mais il veut toujours continuer à manifester”. Elle a dit qu'elle n’a quitté qu’après avoir entendu des tirs à balles réelles de la part de la police. “Cela ressemblait à des balles. Je pense qu'ils ont reçu des ordres de tirer et de tuer”, a-t-elle déclaré au téléphone depuis Al-Mahala. “Nous avons entendu parler des manifestations sur Facebook”, a indiqué un manifestant de 15 ans qui se présentait sous le nom de Mona. Des émeutes ont été signalées dans plusieurs villes, notamment Alexandrie, Tanta, Mahala, Suez et Mansoura, et dans certaines parties du Sinaï. La chaîne de télévision privée locale 'Al-Mehwar' a annoncé que les seules régions qui n'ont pas connu de manifestations étaient des villes reculées comme Louxor, Aswan et la ville éloignée d'Al-Wadi Al-Gadeed, dans le désert occidental. Les manifestants réclament une augmentation du salaire minimum, des allocations de chômage, et une fin du droit matrimonial, la libération des prisonniers politiques, et des changements constitutionnels qui interdiraient la passation du pouvoir à tout membre de la famille du président. Moubarak est largement soupçonné d'être en train de préparer son fils, Gamal, à prendre la présidence. “Après aujourd'hui, les options devant le leadership politique dans le pays sont devenues très limitées”, a confié à IPS, Mahmoud Sultan, un éditorialiste au journal indépendant 'Almesryoon'. “Le pays semble être aujourd'hui en train de traverser un tournant historique qui pourrait changer plus d'un quart de siècle d'injustice, de répression et de famine. L’Egypte ne sera jamais la même après le 25 janvier”.

