BINGA, Zimbabwe, 26 jan (IPS) – “Les poissons sont en train de disparaître”. Ces mots et ce regard dégoûté de la vie pourraient provenir d’un pêcheur venu de nulle part presque, puisque les stocks sont sous pression en raison de la surexploitation dans le monde entier.
Tjilo Tjilo est un vétéran de 67 ans originaire de la ville de Binga, au Zimbabwe, sur les rives du fleuve Zambèze. Il a passé toute sa vie à pêcher des espèces telles que la brème et les deux variétés de sardine d’eau douce localement appelées 'kapenta'. Séchés et fumés, ces petits poissons piquants constituent une source de protéine importante et abordable dans toute la région. Pendant que le soleil se couche, Tjilo rejoint près de la rive un groupe d’hommes, qu’il connaît depuis des décennies, pour un autre travail nocturne: les kapenta sont généralement capturés grâce à une lumière vive pour attirer des bancs de poissons près de la surface où ils peuvent être pêchés avec un grand filet. “Les poisons sont en train de disparaître”, déclare-t-il, adoucissant un papier de journal entre ses doigts pour y rouler une cigarette brute – un sale plaisir d’une part et une défense contre les moustiques d’autre part. “Pendant que nous avons entrepris au cours des années d’élever des poissons comme faisant partie de nos efforts visant à assurer que nous survivons à la menace de la surpêche, des étrangers entrent dans nos eaux et nous sommes préoccupés par notre avenir”. Le Zambèze traverse six pays, de sa source en Zambie, jusqu’à l’endroit où il entre dans l’océan Indien au Mozambique. Binga est sur la rive du sud-est du lac Kariba, un immense lac artificiel créé lorsque le fleuve a été endigué en 1959; le village a été construit pour réinstaller les Tonga dont la terre a été submergée par le réservoir de Kariba. Les étrangers dont parlent Tjilo Tjilo et ses collègues sont des équipes de pêcheurs venant du côté du lac contigu à la Zambie, qui, selon les hommes de Binga, pêchent particulièrement les kapenta dans les eaux zimbabwéennes à bord de puissants bateaux. Il y a un marché tout trouvé pour les poissons dans les villes situées tout autour du lac et dans les centres urbains aussi éloignés que Bulawayo (sud du Zimbabwe) et la pêche constitue le principal secteur qui emploie beaucoup de personnes des deux côtés de la frontière. La règlementation de la flottille de pêche est un problème. Johann Jordan, directeur de la société zambienne de pêche commerciale, 'Maaze Holdings', figurait parmi ceux qui tiraient la sonnette d’alarme en 2010. Jordan a confié au journal 'Lusaka Times' que les autorités zambiennes avaient délivré plus de 700 licences, mais qu’il croyait qu’au moins 1.000 bateaux pêchaient sur le lac. “Il n’y a aucun contrôle dans l’industrie du kapenta, les gens pêchent tout dans les zones d’élevage et il n’existe aucun barrage routier pour réduire le vol”, a-t-il indiqué. A Binga, les pêcheurs déclarent que depuis plusieurs années, ils élèvent le kapenta, la brème et le poisson tigre pour renforcer les stocks. Leurs efforts recevront cette année un coup de pouce suite à la déclaration du Zimbabwe que la moyenne vallée du Zambèze est une réserve en vertu du Programme sur l’homme et la biosphère de l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture. Ce programme est destiné à appuyer la gestion durable des ressources terrestres, aquatiques, côtières et marines avec la participation active des communautés locales. “Nous avons toujours essayé de faire quelque chose pour nous assurer que nous ne détruisons pas nos propres moyens de subsistance, mais amener d’autres personnes à réaliser que nous devons travailler ensemble pour sauver les poissons est important, parce que nous serons assistés par des gens qui savent ce dont ils parlent”, déclare le pêcheur Justin Modhlari, qui travaille avec Tjilo dans leur coopérative de six hommes. “La gestion des pêches devrait être complétée par le développement d’une industrie des pêches moderne durable mais communautaire, comprenant la prise des poissons, la culture, la récolte, le traitement, la préservation, le stockage et la commercialisation des produits de poisson”, a souligné le chercheur Sobona Mtisi, du Programme sur la politique de l’eau de l’Institut de développement d’outre-mer du Royaume-Uni. “Plutôt que d’être seulement dépendants de la pêche, les pêcheurs locaux peuvent être impliqués dans différents aspects du tourisme lié à l’eau dans le bassin du Zambèze. Le bassin du Zambèze est un réservoir de la biodiversité. En plus d’améliorer davantage leur revenu issu de la pêche du kapenta, des communautés comme Binga essaieront de développer une pêche sportive et des excursions en milieux sauvages. Il existe aussi un potentiel, si des infrastructures d’irrigation peuvent être construites, pour promouvoir l’agriculture comme faisant partie des moyens de subsistance mixtes pour des gens comme Tjilo qui dépendent actuellement et exclusivement de la pêche pour leur moyen d’existence.

