SENEGAL: L’arachide invendue reprend vie et reste encore utile

DAKAR, 26 jan (IPS) – La culture de l’arachide reprend de l’importance après avoir été délaissée par les paysans sénégalais à la suite de la libéralisation, par l’Etat, de la commercialisation de cette denrée agricole.

En plus de la volonté de libéraliser ce secteur, il était difficile pour les producteurs de trouver des graines d’arachide de qualité parce que les gens qui en avaient les conservaient mal. Ne pouvant plus vendre de l’arachide à l’Etat au début des années 2000, la majorité des producteurs sénégalais avaient abandonné cette culture de rente. En effet, arrivé au pouvoir en avril 2000, le président Abdoulaye Wade – un partisan du libéralisme économique qui prend les rênes d’un Etat socialiste depuis son indépendance en 1960 – a laissé le commerce de l’arachide aux opérateurs privés. Au Sénégal, l’affaire des «bons impayés» est encore fraîche dans les mémoires. Au début des années 2000, des paysans n’avaient pas vu la couleur de leur argent après avoir livré leurs récoltes d’arachide à des opérateurs privés qui avaient pris le relais de l’Etat dans la commercialisation et proposaient souvent des prix bas aux producteurs. Même condamnés par des tribunaux en 2001-2003, certains opérateurs privés n’ont jamais payé. «Cette année encore, ceux qui ont vendu leurs graines aux privés peinent à entrer dans leurs fonds. La seule alternative qui s’offre aux paysans, c’est la transformation de l’arachide. Cela a fait que l’arachide est maintenant largement consommée dans les villes comme en milieu rural», explique à IPS, Sidy Bâ, membre du Cadre de concertation des producteurs d’arachide, une organisation paysanne basée à Kaolack, dans le centre du Sénégal. Mais, l’arachide n’a pas perdu toute sa valeur à cause de cette libéralisation, estiment les producteurs.

«Depuis cette libéralisation, beaucoup de producteurs ont opté pour la filière arachide qui procure davantage de revenus que d’autres filières. Aujourd’hui, ils gagnent mieux que dans l’ancien système de collecte des graines dirigé par l’Etat», soutient le député Moussa Cissé, président du Syndicat national des agriculteurs, éleveurs et pêcheurs – une organisation paysanne affiliée au parti au pouvoir. Même Bâ, le syndicaliste qui déplore le retrait de l’Etat, pense que cela n’est pas tout à fait négatif. Il explique à IPS : «Dans une certaine mesure, la mévente de l’arachide est bénéfique pour les paysans. Les gens transforment les graines en huile à la fois consommée et commercialisée. Les tourteaux dérivés de la transformation servent à l’alimentation du bétail, ce qui améliore la production laitière. C’est une valeur ajoutée». Cette transformation de l’arachide est artisanale et assurée par les producteurs eux-mêmes, mais d’autres personnes, les femmes notamment, exercent cette activité, même si elles ne produisent pas. La libéralisation du commerce de l’arachide «a fait que les producteurs s’organisent mieux et réservent une plus grande partie à l’autoconsommation des ménages», ajoute Bâ. Mais, certains pensent que le retrait de l’Etat a ses avantages, comme ses inconvénients. «Aujourd’hui, parce que l’Etat n’achète plus les récoltes d’arachide, les producteurs en consomment davantage et vivent mieux. Pour le bien-être de l’organisme humain, la situation actuelle devrait continuer», déclare Omar Faye, un producteur de la région de Fatick, dans le centre du pays. «Cependant, nous avons d’énormes difficultés pour régler nos problèmes financiers parce que nous ne tirons plus beaucoup d’argent de la vente des récoltes d’arachide», dit-il à IPS. «L’arachide est la culture qui rapporte le plus d’argent pour beaucoup de paysans. On doit dépasser cela en faisant de l’agroforesterie, en cultivant des papayes, des oranges, etc.», suggère l’agro-environnementaliste Woré Gana Seck, membre de l’organisation non gouvernementale 'Green-Sénégal'. «La transformation artisanale de l’arachide en huile peut entraîner des problèmes de santé. Ensuite, elle n’est pas la solution. L’Etat doit repenser l’arachide et proposer des solutions pour la mettre en valeur», suggère Seck. «De plus en plus, les gens délaissent l’huile industrielle vendue à 1.200 francs CFA (2,4 dollars) le litre et achètent l’huile locale que nous vendons à 900 FCFA (1,8 dollar) le litre. Nous faisons de bonnes affaires grâce à ce commerce», déclare Tening Ndong, une femme engagée dans la transformation de l’arachide en huile, à Fatick. Le retrait de l’Etat de la commercialisation a ouvert une nouvelle filière – la transformation locale – dans laquelle s’activent notamment les femmes. «Auparavant, quand venait la traite des arachides, les gens vendaient les récoltes jusqu’à la dernière graine. Maintenant, tout le monde consomme beaucoup d’arachide, en huile ou en graines. Même le bétail est bien servi, parce qu’il est nourri avec les tourteaux dérivés de la transformation», explique Ndong à IPS. Ndong se rend dans les marchés hebdomadaires où elle peut négocier le sac de graines décortiquées de 60 kilogrammes à 18.000 FCFA (36 dollars). «Cette quantité donne 30 litres d’huile, que je revends à 900 FCFA (1,8 dollar) l’unité, soit 27.000 FCFA (54 dollars) au total. Et, cela me donne une marge bénéficiaire de 9.000 FCFA (18 dollars)», explique-t-elle. «Quant arrivait la traite de l’arachide, l’Etat achetait toutes les récoltes et il ne restait plus rien dans les foyers. Maintenant, la 'part belle' de ces récoltes reste entre les mains des producteurs qui en font plusieurs usages. C’est une très bonne chose», soutient Madieng Dieng, journaliste spécialiste de l’agriculture. «Le paysan n’attend plus que le gouvernement annonce le démarrage de la campagne de commercialisation pour décider de ce qu’il va faire de ses récoltes», dit-il.