ALGER, 26 jan (IPS) – Les forces du changement démocratique en Algérie luttent actuellement pour la levée de l’Etat d’urgence considéré comme responsable du climat délétère qui prévaut dans ce pays d’Afrique du nord depuis près de vingt ans.
L’Etat d’urgence est perçu comme une menace pour les libertés individuelles et collectives. Sa levée immédiate est le dénominateur commun des forces vives de la société civile qui réclament un changement démocratique. L’Etat d’urgence a été instauré en février 1992 en Algérie pour combattre les groupes islamistes, après la victoire de l’ex-Front islamique du salut (FIS) au premier tour des législatives, en décembre 1991.
Alger, la capitale, Oran, Tizi-Ouzou, Boumerdes, Bejaïa et plusieurs autres villes algériennes ont connu des troubles en janvier, notamment après la révolte populaire en Tunisie, qui a provoqué la fuite du président Zine El Abidine Ben Ali, le 14 janvier 2011. Du 5 au 10 janvier, un embrasement était perceptible partout avec des manifestations violentes à travers toute l’Algérie, faisant cinq morts, plus de 800 blessés, un millier d’arrestations, et des dégâts matériels considérables, selon un bilan du ministre de l’Intérieur, Daho Ould Kablia. Les jeunes Algériens dénoncent partout leur ras-le-bol des difficultés de la vie qui les accablent. La cherté des denrées alimentaires, le manque de logement et le chômage résument toutes les revendications de la population qui souffre de la situation socioéconomique difficile sans pouvoir en réclamer les solutions, même d’une manière pacifique. En témoigne, par exemple, la répression de la marche du Parti du rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), le 22 janvier à Alger.
Devant le rétrécissement des espaces de liberté, en raison de l’Etat d’urgence qui dure depuis 19 ans, la rue est devenue le lieu d’expression de toutes les revendications populaires. Le spectre sécuritaire invoqué à chaque fois que la légitimité du gouvernement est remise en cause, suscite des mécontentements dans toutes les catégories de la société algérienne ardemment inspirée du combat du peuple tunisien.
Le plus vieux parti d’opposition algérien, le Front des forces socialistes (FFS) de Hocine Ait Ahmed participe déjà à ce front. Dans un communiqué daté du 21 janvier, il revendique la levée «des mesures d’exception qui étouffent le peuple algérien depuis 18 ans, à savoir l’Etat d’urgence qui permet au régime d’imposer ses options politiques, économiques, sociales et culturelles, et ne protège en rien la population». Pour y parvenir, le FFS appelle au «rassemblement des forces politiques autonomes qui militent pour la construction d’une alternative démocratique».
D’autres organisations se font entendre. Une réunion a regroupé, le 21 janvier à Alger, des syndicats autonomes, des organisations de défense des droits de l’Homme, des associations estudiantines et de jeunes, des comités de quartiers, des collectifs citoyens, des associations de disparus, des intellectuels et des partis politiques. Elle a débouché sur la création d’une Coordination nationale pour le changement démocratique, dont l’objectif immédiat est la levée de l’Etat d’urgence ainsi que l’ouverture du champ politique et médiatique pour le peuple.
Cette coordination envisage d’organiser une marche nationale pour «exiger la levée de l’Etat d’urgence sévissant depuis 19 ans, qui immobilise le pays et brime toutes les libertés». Son communiqué daté du 21 janvier appelle aux «actions collectives» de «tous les acteurs de la société afin d’éviter à l’Algérie le chaos et de la faire basculer sérieusement et définitivement dans une perspective de changement démocratique».
Le RCD qui fait partie de cette coordination, a appelé, dans un communiqué daté du 22 janvier «l’ensemble des Algériennes et des Algériens, fiers du message de novembre et de la Soummam (région historique de l’est du pays) et adhérant aux valeurs de l’Etat de droit à se mobiliser pour éviter le naufrage de l’Algérie».
Amar Zaidi, avocat et militant des droits de l’Homme en Kabylie, déclare à IPS : «En l’absence quasi-totale d’un espace d’expression approprié, des milliers de jeunes Algériens de toutes les régions du pays, exclus, démunis et sans perspective aucune, ont bravé l’enfermement forcé qui dure depuis 19 ans pour déverser leur fiel dans la rue». «C’est vraiment affreux; au moment où le pays enregistre 155 millions de dollars de réserve de change, l’étau socioéconomique se resserre sur son peuple, tous les ingrédients sont réunis pour une explosion sociale», ajoute Zaidi. De son côté, Ould Kablia, le ministre de l’Intérieur, a affirmé, dans une interview au journal électronique Algérie-Focus, le 10 janvier, que les émeutes avaient pour cause le «nihilisme et le pessimisme» de la jeunesse algérienne. «Ils sont extrêmement nihilistes et pessimistes. Il y a des raisons que nous connaissons: le manque de loisirs, une scolarité perturbée, un milieu familial désintéressé, l’influence de la rue et des médias étrangers… Ils aiment toutes choses qu’ils ne sont pas en mesure d’acquérir autrement que par le vol, par la contrebande, le trafic de drogue». Mais, Ahcène Bouzidi, étudiant à Alger, ne partage pas l’avis du ministre. «Les jeunes Algériens sont privés de tout. En plus des problèmes de chômage, de logement et de mal-vivre, ils sont interdits de s’exprimer, même pacifiquement», soutient-il. «L’Etat d’urgence, qui dure depuis 19 ans, est invoqué chaque fois que les intérêts clientélistes du pouvoir sont menacés», ajoute-t-il à IPS.

