ABIDJAN, 30 nov (IPS) – La mauvaise perception des services de maternité par de nombreuses femmes et l’ignorance de certaines d’entre elles en Côte d’Ivoire, les exposent aux risques de l’accouchement à domicile, notamment la mortalité maternelle.
Pour limiter ces risques, Les autorités sanitaires ivoiriennes ont choisi de faire encadrer les ménages par des agents de santé communautaires. Une feuille de notes et un stylo en main, Mathurin Bréka, infirmier à Abobo, un quartier d’Abidjan, la capitale économique ivoirienne, fait partie des quelque 7.800 agents de santé qui rendent visite quotidiennement depuis 2008 aux différents ménages dans tout le pays. Dans chaque maison, ils s’intéressent à chaque femme enceinte avec laquelle ils ont un entretien d’environ 30 minutes. “Nous établissons d’entrée une relation de confiance”, explique Bréka à IPS. “Car selon la période de grossesse, nous sommes emmenés à rester en contact jusqu’à terme. C’est dire que nous avons entre un mois et six mois pour convaincre chaque cas sur la nécessité de choisir l’hôpital pour accoucher”, affirme-t-il. “La visite régulière à la maternité, le respect des vaccins, mais surtout le choix du centre de santé comme lieu d’accouchement sont les thèmes essentiels des échanges. Et ces derniers mois, nous notons une adhésion réelle des unes et des autres”, souligne Bréka qui couvre une centaine de ménages. Il en veut pour preuve qu’au mois de juillet 2010, l'hôpital général d'Abobo-sud, a dénombré seulement 11 accouchements à domicile (dont deux cas compliqués) sur les 360 enregistrés dans ses fichiers, contre 65 sur 345 accouchements à la même période en 2008, dont deux décès. A Marcory (sud d’Abidjan), ce sont environ 30 accouchements à domicile (pour cinq complications) qui ont été signalés sur les 300 notifiés il y a quatre mois, contre 76 sur 289 accouchements il y a deux ans, dont trois décès. “Il y a un travail de fond qui est fait. La première année a été difficile en raison de quelques réserves d’ordre culturel ou financier dans des ménages. Mais aujourd’hui, les réactions sont positives”, soutient Lamine Timité, un autre agent communautaire basé à Adjamé (centre d’Abidjan). Dans sa maison d’une pièce à Gobelet (quartier précaire du nord-est d’Abidjan), le frigoriste Claver Gnizako, 32 ans, ne manque pas de rappeler chaque lundi à sa compagne, Caroline Kodja, 28 ans, la visite de l’agent de santé. Depuis le début de la grossesse de sa compagne, Gnizako est méticuleux sur les recommandations de l’agent concernant les vaccinations à faire pour ce mois de novembre, ainsi que le rendez-vous pour le test du groupe sanguin. “Il y a trois ans, j’avais failli perdre Caroline”, se souvient-t-il encore, feuilletant un carnet de santé. “Au terme de sa première grossesse, elle avait accouché à la maison. Avec mon revenu mensuel de 25.000 francs CFA (environ 53 dollars), je ne pouvais pas assurer le coût de l’accouchement qui s’élevait à 8.750 FCFA (18 dollars), car tout ce qui me restait devait assurer le trousseau”, raconte Gnizako à IPS. “Une hémorragie s’est déclarée subitement, elle a perdu du sang et connaissance par la suite. Il avait fallu de peu pour que le pire arrive”, dit-il. Pour la nouvelle grossesse, Gnizako a choisi de suivre à la lettre les recommandations de l’agent communautaire. “J’irai moi-même à l’hôpital le jour de l’accouchement. Même si les moyens ne sont pas suffisants ce jour-là, on trouvera un terrain d’entente avec les sages-femmes. La priorité sera de faire accoucher Caroline d’abord afin qu’elle soit en sécurité”, souligne-t-il. Mieux vaut prévenir De son côté, pour avoir perdu sa cousine à l’accouchement, Eugène Kouamé, 36 ans, chauffeur de taxi à Yopougon-Wassakara (nord d’Abidjan), accueille à chaque visite, l’agent de santé, pour sa femme de 32 ans qui attend leur troisième enfant. “L’entêtement de ma tante à vouloir faire accoucher notre cousine à la maison, lui a coûté la vie, il y a cinq mois”, révèle-t-il à IPS. Kouamé explique que sa tante, qui a toujours eu une mauvaise perception des services de la maternité, “a fait venir une matrone du village qui n’a rien su maîtriser quand notre cousine a commencé à saigner abondamment”. “Le problème réel qui se pose aujourd’hui, c’est que de nombreuses familles adoptent un système à risque”, affirme à IPS, Madiara Traoré, sage-femme à Port-Bouët (sud d’Abidjan). Selon elle, ces femmes fuient la cherté de l’accouchement à la maternité, pour accoucher à la maison. “Puis le lendemain, elles se rendent à l’hôpital pour une consultation”, estimant que “cela réduirait de moitié leurs dépenses hospitalières”. Fabienne Kodjo, une autre sage-femme, explique à IPS: “Ces femmes ne connaissent pas en général les risques. Pourtant, elles peuvent accoucher et le problème des frais se règlera après. Malheureusement, elles s’exposent et le tableau est devenu alarmant en quatre ans seulement”. En effet, dans son rapport 2009 sur la situation des femmes et des enfants, le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF), qui forme ces agents de santé communautaire, a signalé 810 décès maternels pour 100.000 naissances vivantes en Côte d’Ivoire. Ce chiffre était 690 décès maternels pour 100.000 naissances vivantes en 2005, selon le Programme national de la santé de la reproduction et de la planification familiale. Pour obtenir une baisse significative de ce taux à moyen terme, “il faudra poursuivre l’assistance des accouchements par du personnel qualifié afin de rétablir la confiance de base avec les femmes”, souligne à IPS, Dr Geoffroy Kouadio, gynécologue à Sassandra (sud-ouest du pays). Il faudra également “imposer six heures d’observation pour une femme qui vient d’accoucher”, suggère-t-il. “Nos maternités observent à peine deux heures, alors que 60 pour cent des décès maternels surviennent généralement 48 heures après l’accouchement”.

