RD CONGO: La boisson 'lokoto', faux remède mais vrai poison

KIKWIT, 21 sep (IPS) – Jean Mulaka, 42 ans, est un consommateur de 'lokoto', un puissant alcool traditionnel. Très maigre et souffrant de rhumatisme, de l’hypertension et de la cirrhose de foie, il compte guérir ses nombreux maux par la prise de cette boisson.

“Je prends souvent cet alcool puisque cela me soulage contre le rhumatisme étant donné que je me déplace beaucoup pour vendre mes produits hors de Kikwit”, dit-il, assis dans un petit hangar de vente d'alcool dans la commune de Lukolela au sud-ouest de la RD Congo.

Comme Mulaka, de nombreux Congolais abusent du 'lokoto' croyant y trouver le soulagement de diverses maladies.

“Le 'lokoto' m’aide contre l’hémorroïde interne”, soutient Fidèle Makengi, rencontré à Kikwit 3. A peine a-t-il fini sa phrase qu’il se met à tousser comme un malade de la tuberculeuse. Il précise ensuite qu’il a commencé à boire cette boisson traditionnelle depuis 2008, ajoutant qu’elle attise aussi son appétit.

Maman Mbuyi Shambuyi du Plateau souffre de la gastrite. Elle croit aussi à la vertu miraculeuse du 'lokoto': “cela me vivifie le corps et m'aide contre les maux de ventre. C’est aussi facile à trouver et ça coûte moins cher que la bière”. La bouteille du 'lokoto' équivaut à 0,5 dollar contre 1,5 dollar pour la bière.

Cette consommation à outrance a commencé il y a plus de cinq ans, et depuis, des dizaines d’habitants de Kikwit et dans le reste de la RD Congo s’enivrent chaque jour. Pourtant, pour les médecins, le 'lokoto' est plutôt responsable de la dégradation de leur santé. “Cette boisson est l'une des causes de la cirrhose de foie, de la gastrite, de l'ulcère gastro-duodénal, de la tuberculose, de l'hypertension et même de l'encéphalopathie autrement appelé intoxication du cerveau”, indique Dr Paulin Kiyankay, directeur de l'Hôpital Général de Référence de Kikwit 2 et intérimaire du médecin chef de zone de santé Kikwit-sud.

“Des gens doivent se débarrasser de cette pratique odieuse et mortelle. La toxicomanie et l'intoxication engendrée par cet alcool ont des retombées fâcheuses sur la santé”, ajoute Dr Kiyankay. De janvier à juillet 2010 seulement, indique-t-il, l'Hôpital général de référence de Kikwit 2 a reçu 54 cas d'hypertension dont 25 pour cent issus de l'alcoolisme immodéré, 56 cas de gastrite dont 30 pour cent causés par la toxicomanie, 17 cas d'encéphalopathie ou de déséquilibrés psychiatriques dont 40 pour cent provoqués par l'alcoolisme.

L'hôpital Général de Référence Kikwit 1 dans la zone de santé Kikwit-nord a quant à lui reçu 19 cas de cirrhose de foie dont 15 pour cent issus de la toxicomanie, annonce Dr Collin Walungu, médecin directeur.

“Cette boisson a un niveau très élevé [du taux d'alcool] et fait sécher automatiquement la gorge dès sa prise et dégage un gaz susceptible de bloquer la respiration. C'est ce qui provoque la mort si l'on ne fait pas attention”, prévient Kiyankay.

En janvier 2010, Godefroid Mvunga, 47 ans, est décédé subitement à Kikwit 3 pendant qu'il buvait du 'lokoto'. “Il faisait une sorte de compétition avec ses amis buveurs; Cette fois-là Godé [Godefroid] avalait la quantité [correspondant au volume] d'une bouteille de coca du coup sans interruption. Subitement, sa respiration était bloquée et il est mort sur place en transpirant”, témoigne Bebe Sonje, habitant de Kikwit 3.

Entre 2006 et 2010, 11 personnes sont décédées à Kikwit du fait de la consommation abusive du 'lokoto', témoignent quatre chefs de quartiers de la localité. “Cette boisson est fabriquée à base de maïs fermenté, de millet et de farine de manioc”, explique Hélène Kondo, une fabricante de 'lotoko' à Kikwit.

“La loi qui interdit la fabrication et la vente de cet alcool date de 1951. Mais personne ne s'en occupe. Je regrette que même les hommes en uniforme prennent cette boisson au vu et au su de tout le monde sans arrêter les vendeurs”, s'énerve papa Kubikula Jean Baptiste, politologue de formation et un des notables de Kikwit.

En mars 2009, le maire de Kikwit avait pris un arrêté interdisant la vente du “lotoko et même du wisky en sachet. Pendant un mois des policiers étaient déployés dans des quartiers pour le suivi. Mais depuis un certain temps ils ont baissé les bras.