AFRIQUE DU SUD: "La xénophobie sur le point d’éclater"

CAPE TOWN, 7 sep (IPS) – “La xénophobie fait partie de la vie. Nous ne vivons pas dans la tranquillité ici. Nous survivons seulement”, déclare, d’un air tendu, cheikh Aden Abdinasir, un commerçant somalien.

Il arpente la rue du Cap central où sa petite boutique se trouve coincée entre deux autres entreprises. Bien que les menaces et les attaques xénophobes qui ont repris avant la Coupe du monde de football FIFA 2010 en juillet aient largement baissé, les réfugiés somaliens restent sur leurs gardes.

Aden a été menacé de mort au cours de la période qui a précédé la coupe. Il a été chassé de sa petite épicerie et on lui a dit que les étrangers n'auraient pas d'avenir en Afrique du Sud une fois que les touristes et les fans seraient rentrés chez eux après le match final le 11 juillet.

La peur a poussé des dizaines de personnes à plier bagage et à se diriger vers les autoroutes, les gares et les frontières d'Afrique du Sud.

Avec le massacre xénophobe de mai 2008 qui a fait 66 morts, le déplacement de quelque 6.000 étrangers africains et le pillage des biens en Afrique du Sud restent un souvenir amer; rentrer au pays semblait l'option la plus sûre. Beaucoup de ceux qui ont quitté le pays étaient des Zimbabwéens.

Dans la province du Cap occidental où se trouve la ville du Cap, 55 incidents de xénophobie ont été enregistrés entre mai et juillet, ce qui a conduit à 40 arrestations.

Miranda Madikane, directrice du Centre Scalabrini, basé au Cap, qui aide les migrants, a dit que 68 pour cent des migrants que le centre a interrogés avaient reçu des menaces peu avant la Coupe du monde en juin et juillet de cette année.

“La police était en état d'alerte maximale, le gouvernement était en état d'alerte maximale, la société civile était en alerte maximale. Tout le monde était prêt à répondre et cela a permis d’éteindre les flammes”.

Les organisations non gouvernementales, la police et les réfugiés eux-mêmes disent que les menaces se sont dissipées et la vie a surtout retrouvé un calme quelque peu troublé.

Il y a environ deux semaines, la police a déclaré à IPS qu'elle n'avait pas été informée d’actes xénophobes récemment mais qu’elle resterait à l'affût des criminels qui ont intimidé des ressortissants étrangers. Elle travaillait avec la société civile et les résidents.

“La police maintient cette approche de collaboration. Au cas où des activités criminelles réapparaissent, nous les affronterons de façon décisive”, déclare avec assurance à IPS, Zweli Mnisi, directeur des communications pour les services de police sud-africaine.

Mais, Bien que des attaques ouvertes aient pu peut-être disparaître, “nous devons être toujours en état d'alerte maximale parce que la menace d'une attaque est sur le point de se réaliser”, indique Madikane.

Il demeure une combinaison dangereuse des conditions de vie exiguës et de la concurrence pour les emplois. La récession et l'aggravation du chômage en Afrique du Sud exacerbent la pression sur les communautés pauvres.

Le haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) indique qu’environ 357.000 personnes ont le statut officiel de demandeurs d'asile ou de réfugiés en Afrique du Sud. Mais il n'existe pas de statistiques officielles sur les autres personnes estimées à plusieurs millions qui ont afflué en Afrique du Sud à la recherche d'emplois et de moyens de subsistance.

“Il y a beaucoup de personnes sans-papiers qui se promènent. Les Sud-Africains ont le droit d'être fâchés contre cela. Il y a la surpopulation – et plus de gens arrivent dans le pays. Le gouvernement doit trouver un tout nouveau système pour y faire face”, estime Madikane.

Mais pour des gens comme Liliane Mukangwa, qui s’est installée en Afrique du Sud avec son mari et cinq enfants, retourner en République démocratique du Congo (RDC) n'est pas une option.

“C’est difficile pour nous puisque nous n'avons nulle part où aller. Nous ne voulons pas rentrer au pays. C’est trop dangereux là-bas”. Mukangwa vit en Afrique du Sud depuis huit ans et vend des objets décoratifs et des tissus, principalement aux touristes à Greenmarket Square au Cap.

Elle affirme que les étrangers ressentent toujours la chaleur. “La vie est difficile ici. Les Sud-Africains nous disent que nous sommes venus ici pour prendre leurs maris, leurs femmes, leurs emplois…” Elle partage l’espace avec des marchands sud-africains dans le marché mais fait en sorte qu'elle rentre à la maison tous les jours avant la tombée de la nuit accompagnée de sa famille et des amis de la RDC. Elle a peur de voyager seule sur les transports publics: “Il y a souvent des tensions dans les trains”.

Dans des établissements informels comme Masiphumelele, à la périphérie de la banlieue de Hout Bay au Cap, les habitants et les réfugiés font de leur mieux pour vivre côte à côte. La communauté a reçu un grand prix pour avoir apaisé les tensions xénophobes il y a quelques années.

Le révérend Mzuvukile Nikelo, à Masiphumelele, raconte qu’après les attaques xénophobes de 2008, les gens se sont entassés dans le township, le considérant comme un havre de paix sûr. Certains propriétaires ont refusé de louer aux gens du coin puisqu’ils ont constaté qu'ils pourraient exiger des étrangers plus d’argent pour la location des cabanes.

Nikelo estime qu'environ 20 pour cent de la communauté, soit quelque 40.000 personnes, sont des ressortissants étrangers.

Malgré ces difficultés, il fonce avec des initiatives qui encouragent l'unité dans la zone. Son Mouvement pour la cohésion sociale a eu un impact à travers le regroupement des gens dans des activités sportives et de musique, et les journées de prière. Il dirige également un mouvement des commerçants somaliens visant à partager leurs compétences avec les potentiels entrepreneurs locaux.

Les zones surpeuplées et frappées par la pauvreté risquent le plus une reprise des tensions.

Mais certaines des personnes à qui IPS a parlé, qui vivent et travaillent dans le centre-ville, assurent que leur vie continue comme d'habitude. Mohammed Ahmed, qui vend des bonbons, des chocolats et des cigarettes dans une boutique de fortune près du parlement national au Cap, affirme que ses clients sont gentils et qu'il n'a pas de problèmes.

Son collègue commerçant somalien, Aden, a lancé un appel pour la culture de cet esprit: “Accueillez-nous comme des frères”, supplie-t-il.