TURKANA DISTRICT, Kenya, 6 juil (IPS) – Leurs kangas (tissus locaux) et colliers lourds constituent la seule couleur dans un paysage aride. Les femmes fatiguées attendant à l'extérieur du dispensaire de Kangatotha ont marché sur près de 50 kilomètres pour recevoir l'aide alimentaire; maintenant, elles retourneront à pied à la maison avec leur part.
“Lorsque l'aide alimentaire est disponible, nous venons pour ça”, explique Regina Ekwar, 34 ans, mère de cinq enfants. “Mais en général, nous vivons de fruits sauvages, de racines, du lait de chameau, de la viande de chèvre, ou même de la viande d'âne – tout ce qui est disponible”. Les statistiques gouvernementales montrent que la moitié des femmes enceintes ou allaitantes à Turkana souffrent de malnutrition; la majorité des enfants, dont beaucoup ont besoin de soins médicaux spécialisés, manquent également d'assez de nourriture. “Les conditions de vie difficiles ont entraîné un taux de mortalité infantile très élevé qui se situe à 66 pour 100.000 naissances vivantes”, déclare Dr Gilchrist Lokoel, le chef de l’Hôpital du district de Lodwar à Turkana Central. Malgré les récentes inondations, qui ont noyé beaucoup de bétail, la seule végétation évidente est le vert foncé de mathenge, une espèce exotique agressive – épineuse et non comestible pour les personnes et le bétail également. Des précipitations irrégulières menacent le bétail et les plantes locales, les habitudes de vie de longue date sont en train d’être remises en cause, y compris les coutumes concernant le rôle des hommes dans le soutien à leurs femmes après l'accouchement. “Un homme est censé rester loin de sa femme pendant environ deux ans après qu'elle a accouché afin de lui donner le temps d'élever l'enfant”, explique Francis Ekatapan, du village de Napucho près du lac Turkana. “Si elle est la première épouse, il est d'usage pour lui d'aller pâturer à plusieurs kilomètres, où il peut épouser une autre femme. Et s'il a déjà une autre épouse, il est généralement bon de déménager (pour rester avec elle)”. Ekwar est la seconde femme de son mari – son plus jeune enfant a deux ans et elle attend un autre. Une grande partie du troupeau de son mari a succombé à la sécheresse en 2009, a-t-elle confié à IPS. Il vient rarement à la maison et Ekwar a peu de vivres pour nourrir sa famille. Elle vit de l’aide alimentaire distribuée par les organisations humanitaires. Brian Ekai, un enseignant du primaire, s’inquiète que la pratique de l’éloignement du mari ne se soit pas adaptée aux nouvelles circonstances. “Cela a bien marché dans le passé, quand les pluies venaient fréquemment et que les pâturages étaient nombreux. Même lorsque les femmes étaient laissées seules à la maison, elles avaient des chameaux à traire. Mais tel n'est plus le cas”, souligne-t-il. “Les conditions de vie actuelles appellent à des familles gérables, au soutien des deux parents, et à des visites médicales fréquentes à cause des maladies émergentes qui n'avaient jamais été découvertes ici”. Les organisations humanitaires tentent à la fois de répondre aux besoins urgents des femmes et enfants souffrant de malnutrition et de promouvoir le planning familial. “Il n'est pas possible de tout corriger d’un coup”, affirme Nick Wasunna, conseiller principal de 'World Vision Kenya', une organisation non gouvernementale. “Pour le moment, nous nous concentrons sur les plus vulnérables, qui sont les enfants de moins de cinq ans, les mères qui allaitent et les femmes enceintes qui souffrent de malnutrition. World Vision dirige plusieurs programmes répondant aux besoins à la fois urgents et à long terme des femmes et des enfants souffrant gravement de malnutrition. “Nous prescrivons des régimes spéciaux pour ceux qui souffrent de malnutrition modérée, tandis que le reste des membres de la famille reçoivent un régime différent dans le cadre du Programme de distribution générale de vivres. Les enfants souffrant de malnutrition aiguë, les femmes enceintes et les mères allaitantes sont renvoyés vers des installations sanitaires perfectionnées pour des soins spécialisés”, indique Wasunna. Parallèlement à la distribution de vivres, les femmes sont sensibilisées sur le planning familial, déclare l’infirmier Julius Ekure, le responsable du dispensaire de Kangatotha. “Mais à cause de l'analphabétisme, la plupart d'entre elles croient que les méthodes que nous les encourageons à utiliser, y compris les pilules et les injectables, les rendront infertiles, tandis que l'utilisation du préservatif est associée à l'immoralité”, affirme Ekure. Les chiffres du gouvernement montrent que l'utilisation de contraceptifs ici s’élève seulement à trois pour cent, bien en deçà de la moyenne nationale de 46 pour cent. Il y a six enfants dans un ménage moyen à Turkana; l'objectif national du gouvernement est de quatre par ménage. L’appui complémentaire pour la santé publique, offert par des groupes tels que World Vision, Oxfam, 'Medical Emergency Relief International', la Croix-Rouge, et autres est un premier pas vital, mais il en faut plus. Lokoel dit qu’il faut une campagne de sensibilisation basée sur l'image pour convaincre les gens à Turkana de prendre au sérieux le planning familial et les soins médicaux. “La stratégie basée sur l'image pourrait signifier l'utilisation d'affiches, de dessins, ou même de pièces de théâtre faites dans la langue locale, mais liées à leur mode de vie. Dans certains cas, nous invitons les anciens du village que nous avons formés pour leur parler de l'importance des médicaments parce qu'ils sont les personnes en qui les gens ont plus confiance dans la société”, a-t-il expliqué. Ce sera un combat difficile pour surmonter des croyances et soupçons profondément ancrés.

