BUKAVU, 29 juin (IPS) – Des milliers de femmes et de filles sont victimes de viols et d’agressions sexuelles dans la province du Sud-Kivu, dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC). Traumatisées physiquement et psychologiquement, ces femmes ont besoin d’un traitement de longue durée.
Mais, ces victimes sont souvent stigmatisées par la société et peu d’entre elles ont accès aux soins dignes. Les centres de santé manquent d’équipements, de médicaments, et de personnel qualifié. A quatre kilomètres du centre-ville de Bukavu, seul l’hôpital de Panzi dirigé par le gynécologue Denis Mukwege, se préoccupe des victimes des violences sexuelles (VVS) depuis une dizaine d’années. Selon Colette Salima, animatrice de l’émission hebdomadaire Espérance de vie parrainée par cet hôpital et diffusée sur les antennes de 'Radio Maendeleo' de Bukavu, Panzi a traité médicalement, de janvier 1999 à novembre 2009, au total 23.381 cas de traumatismes sexuels. «La complexité des traumatismes subis nous a poussés à mettre sur pied une équipe de psychologues pour s’occuper de la dimension affective et cognitive de ces victimes», déclare à IPS, la psychologue Cécile Mulolo qui travaille dans le projet VVS à Panzi. Plusieurs organisations de femmes, de défense des droits humains, de développement et d’associations religieuses ont ouvert aussi des maisons d’abri et d’écoute pour les VVS. Celles-ci viennent y parler de leurs problèmes et les partagent avec leurs compagnes d’infortune. Ces centres leur offrent non seulement de la nourriture, des vêtements et autres produits de première nécessité, mais surtout un certain réconfort, souligne Willy Mitima, assistant psycho-social dans un Centre d’appui médical psycho-social (CAMPS). Une victime anonyme, rencontrée au CAMPS de la 8ème Communauté des églises libres de pentecôte en Afrique qui accueille chaque mois des centaines de VVS, raconte que cinq soldats l’ont violé à tour de rôle avant de lui enfoncer un couteau dans son sexe. «Je me considérais désormais comme un objet et non comme un être humain avant que le CAMPS ne suive mon cas», sanglote-t-elle. De son côté, Mireille M. déclare être tombée gravement malade après des viols par intermittence en juillet 2007. «Mon bébé de neuf mois a vécu le dernier crime. Il se mit à criailler. Un coup de crosse lui a fracassé le crâne et il est mort sur le champ. Je revis constamment cette horreur, je ne pouvais plus dormir, je voulais mourir. Heureusement, les gens de la clinique mobile m’ont retrouvée et m’ont amené ici en ville», raconte à IPS, cette paysanne de 45 ans venue de Kaniola, à plus de 70 km de Bukavu. C’est un village à la lisière de la forêt de la Mugaba dans laquelle subsistent les derniers bastions des rebelles des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR). L’ONG 'Family health international' l’a fait soigner, mais elle continue à ressentir des douleurs aigues dans le bas-ventre. «Mes menstrues durent parfois tout un mois», chuchote-t-elle. Maramuke G., du territoire de Walungu (est de la RDC), a été violée devant ses enfants et sa maison brûlée par les membres d’un groupe armé en 2006. Son mari l’a répudiée, arguant qu’elle était souillée et qu’elle était une honte pour lui et toute sa génération. Elle était obligée de venir à Bukavu avec ses sept enfants. «Une association m’a donné un micro-crédit de 30 dollars. Je fais, entre Kaniola et Bukavu, un petit commerce qui permet de faire vivre mes gosses», se réjouit-elle.
Selon Mulolo de l’hôpital de Panzi, les troubles émotionnels des victimes de violences sexuelles sont nombreux: Dépressions, cauchemar, rage, honte, perte d’estime de soi, culpabilité, amnésie, sensation d’agression pendant la journée. Des ONG à la rescousse Les ONG locales assistent les victimes à Panzi, la seule structure médicale de la province, qui les accompagne gratuitement tout au long du traitement. D’autres centres de santé caritatifs reçoivent des fonds des bailleurs internationaux, comme le centre 'Heri Kwetu' (qui signifie en swahili 'le bonheur chez nous'), qui se charge aussi de la réadaptation physique. Il offre des prothèses, des orthèses et des béquilles. Un autre centre psychiatrique est Sozame-Karhale, qui accueille certains cas psychosomatiques difficiles transférés par l’hôpital de Panzi.
De nombreuses associations aident les VVS non seulement à gagner leur vie par des activités agricoles ou économiques, mais aussi à retrouver leur statut social et à reprendre confiance en elles. Ces initiatives peuvent prendre la forme de dons remis aux victimes sous la forme d’outils agricoles, de graines, ou de formation professionnelle. Rosalie Rudahaba Nyamugusha est coordinatrice de 'Mamas for Africa' à Bukavu, une des maisons d’écoute pour les VVS. Elle regroupe pendant quelques jours des victimes que son organisation va chercher loin dans des villages. Elle déclare à IPS : «Quand les victimes passent à la cure d’équilibre psychologique, nous les regroupons et leur donnons du boulot selon leur vœu dans l’agriculture, l’élevage ou l’apprentissage de petits métiers. Nous leur octroyons enfin des micro-crédits. Ce qui leur permet de se réintégrer rapidement dans la société».
Jeanine M. est parmi ces filles ayant un minimum de bagage intellectuel que IPS a rencontrée dans ce centre. Elle dit avoir abandonné les études des suites de viols répétés. «Nous somme prises en charge par un programme appelé Soutien en informatique aux filles abandonnées, et tout se passe à merveille». Selon elle, cette ONG cherche une tutelle pour les filles rejetées par la communauté pour accompagner leurs premiers pas scolaires. L’animatrice de la clinique mobile de l’hôpital de Panzi, Dr Neema Rukunghu, satisfaite des avancées de la prise en charge économique de certaines personnes violées, est par contre déçue par la barbarie des hommes armés. Elle a indiqué à IPS qu’une ONG de la région de Fizi/Baraka, dans le Sud-Kivu, a monté un restaurant géré par des victimes de viols, mais qui a été pillé et détruit par des combattants. Elle a ajouté que la Commission diocésaine justice et paix à Uvira, la deuxième ville de la province, a créé un centre dans lequel une vingtaine de victimes de viols, abandonnées par leurs familles, vivent et apprennent la couture, la cuisine, et d’autres activités qui pourront les aider à gagner leur vie. Selon Rukunghu, l’ordre religieux a ouvert également une école pour les enfants de ces victimes de violence sexuelle et d’autres enfants abandonnés. A cause de la pauvreté, du manque d’infrastructures routières et de l’insécurité, l’hôpital de Panzi a créé depuis 2007 cette clinique mobile pour aller à la rescousse de milliers de VVS dans le fin fond du Sud-Kivu.
Le président de la société civile du Sud-Kivu, Cyprien Biringigwa, dénombre 155 associations locales membres de la Commission provinciale de lutte contre les violences sexuelles, et plus de dix ONG internationales qui financent des activités pour soutenir les VVS. «Les ONG font tout ce qu’elles peuvent pour aider les victimes, mais ce n’est qu’une goutte d’eau… Nous avons besoin d’un programme national, correctement coordonné et financé», souligne-t-il.(FIN/IPS/AF/CT/HD/HE/WO/SX/GR/CS/MD/BA/AIT/10)

