GENEVE, 19 juin (IPS) – Une étude, menée ce printemps par 'Human Rights Watch' (HRW) au Kenya, révèle des exactions systématiques perpétrées par la police kenyane sur des réfugiés somaliens, qui affluent en masse vers les camps installés depuis 20 ans. L’organisation reproche au HCR de ne pas réagir.
«Ils portaient les uniformes verts de la police kenyane. Ils ont arrêté notre bus. Ils ont emmené les hommes, dont mon mari, dans une voiture et ils nous ont laissés là, les sept femmes avec nos enfants… Les autres policiers nous ont fait descendre du bus… Ils ont emmené quatre d’entre nous dans les bush et les ont gardées trois jours…» «Lorsqu’ils les ont ramenées, nous avons su que quelque chose de grave était arrivé, elles avançaient lentement en boitant. Elles avaient plein d’éraflures, leurs habits étaient déchirés, certains tâchés de sang…Visiblement, elles étaient en état de choc. Le chauffeur a dit qu’elles avaient été violées, car autrement, s’ils avaient juste voulu nous tabasser, ils l’auraient fait sur place…» Ce témoignage, recueilli le 9 mars 2010 au camp d’Ifo, fait partie d’une enquête inédite menée ce printemps par HRW auprès des civils somaliens qui traversent chaque jour la frontière par centaines pour rejoindre les camps de réfugiés – actuellement les plus grands du monde, avec 400.000 personnes – près de Dadaab, au Kenya. Dans un document de 99 pages* qui rassemble plus de 100 interviews, l’organisation de défense des droits de l’Homme relate avec moult détails les violences perpétrées par la police kenyane sur les Somaliens, essentiellement des femmes et des enfants: tabassages, arrestations arbitraires, détentions dans des conditions inhumaines, déportations, rackets, viols… Le rapport dénonce le laxisme du gouvernement kenyan et l’absence de réaction du Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR).
'Super machine à sous' «La situation s’est plus que jamais dégradée depuis que les autorités kenyanes ont bouclé les frontières, il y a trois ans, sous prétexte de menaces terroristes», explique Gerry Simpson, activiste et principal auteur de l’étude au sein de HRW. «Les rackets des policiers sont devenus tellement systématiques que la zone entre la frontière et Garissa (200 km de large) a été surnommée la 'super machine à sous'. Pour y échapper, les réfugiés évitent les grands axes routiers et empruntent des sentiers de brousse, mais ils ont alors affaire aux bandits. Une fois dans les camps, les abus continuent, notamment des viols commis par d’autres réfugiés ou des Kenyans, sous l’œil complaisant ou avec la participation de la police».
«Ces camps ont été transformés en gigantesques prisons à ciel ouvert», affirme-t-il. «La plupart des réfugiés n’ont pas l’autorisation de se déplacer dans le pays, ce qui est contraire à la loi». Le gouvernement kenyan, lui, invoque la menace terroriste, notamment les groupes Al-Shabaab ou Al-Qaeda, mais pour HRW, cela ne justifie pas que les civils somaliens en payent le prix fort. «Ces camps existent depuis 20 ans», souligne Simpson. «Depuis le temps, le Kenya est parfaitement au fait sur la manière de traiter ces réfugiés pour rester en conformité avec le droit international. Or ce qui se passe actuellement là-bas, dépasse en horreur et en systématique la plupart des situations dans le monde».
Joint par téléphone à Nairobi, Yusuf Hassan, le porte-parole régional du HCR, confirme l’inquiétude de l’ONU face à ce drame humain. «En fermant les frontières avec la Somalie, les autorités kenyanes y ont aussi fermé nos centres d’accueil», explique-t-il. «Du coup, nous ne pouvons plus contrôler ce qui se passe dans ces zones car nous n’y avons plus accès. Nous faisons régulièrement part de nos préoccupations aux autorités kenyanes, et nous leurs adressons nos rapports selon les procédures usuelles, en leur demandant de prendre des mesures adéquates. Nous insistons aussi pour que les frontières soient réouvertes et que d’autres emplacements soient établis pour décongestionner les camps», ajoute-t-il. Pour répondre à la crainte majeure des autorités face à l’infiltration terroriste, le HCR a proposé d’installer des «barrages de filtrage» à travers lesquels un tri pourrait être fait entre «vrais» et «faux» réfugiés. Mais cette proposition est restée lettre morte. *(Carole Vann est journaliste à InfoSud, une agence de presse suisse basée à Genève. Cet article est publié en vertu d'un accord de coopération entre InfoSud et IPS).

