UE: "L’aide doit aussi aider le donateur"

BRUXELLES, 16 juin (IPS) – L’aide aux pays pauvres devrait être planifiée plus pour profiter aux entreprises européennes, a recommandé un haut fonctionnaire de Bruxelles.

Le Commissaire européen au développement, Andris Piebalgs, est à la recherche d'une nouvelle stratégie d'aide avec une “plus value financière” comme première priorité.

Dans une lettre adressée aux gouvernements de l'Union Européenne (UE) avant une réunion de leurs dirigeants qui se tient les 17 et 18 juin, Piebalgs affirme que les objectifs de l'aide devraient être en phase avec ceux contenus dans l’initiative Europe 2020 récemment approuvée, qui énumère les domaines d’intérêts clés pour la décennie à venir.

Bien que cette initiative porte essentiellement sur l'économie à l’intérieur même de l’Europe, elle engage également l'Union à supprimer les obstacles auxquels les grandes entreprises sont confrontées en faisant des affaires à l'étranger ou à favoriser l'accès aux ressources naturelles des pays étrangers.

“Je crois qu’il faut absolument que nous nous focalisons sur l’obtention d’une “plus value financière” réelle provenant de l’aide accordée; que chaque euro accordé donne autant que 10 euros ou plus en investissement”, a écrit Piebalgs. “L’initiative Europe 2020 est en réalité simplement aussi utile que l’UE pour le monde en développement – c’est seulement en catalysant les emplois et la croissance dans le monde en développement que le cercle vicieux de l’aide et de la dépendance sera brisé.” L’Europe 2020 reflète les recommandations présentées dans un document publié en février par BusinessEurope, une organisation qui représente l’une des compagnies les plus puissantes au monde. Intitulée “En marche pour la croissance”, la brochure de BusinessEurope exhorte l’UE à œuvrer pour assurer aux entreprises basées sur ce continent un accès complet et adéquat aux matières premières trouvées à l’étranger.

Des militants contre la pauvreté ont clamé fort qu’il incombe légalement et moralement à l’UE d’assurer que l’aide au développement soit principalement sous-tendue par des efforts pour améliorer la situation de la grande partie des pauvres du monde entier, au lieu de rechercher de nouvelles opportunités d’investissement pour les affaires.

Hussaini Abdu, directeur de ActionAid pour le Nigeria, a déclaré que les décideurs politiques font erreur s’ils pensent que la libéralisation économique va sortir l’Afrique de la pauvreté. “Il n’existe aucun secteur privé africain”, a-t-il déclaré à IPS. “Le seul secteur privé en Afrique est constitué des entreprises multinationales, surtout européennes. Non seulement ces multinationales font de grands profits, mais en plus elles ne payent pas les taxes (en vertu des clauses de plusieurs accords d’investissement).” Il a déclaré que l’espoir que l’Afrique développera ses économies en donnant le contrôle de ses ressources à des entreprises étrangères n’est pas en phase avec la manière dont d’autres continents ont pu construire leurs économies à travers une planification centralisée. “L’Afrique s’est longtemps empêtrée dans un réseau de néolibéralisme, qui n’a d’aucune manière amélioré le développement de l’Afrique. L’Europe ne s’est pas développée par les forces du marché, l’Amérique ne s’est pas développée par les forces du marché. Le moteur du développement était le gouvernement. Si l’Europe ne s’est pas développée par les forces du marché, nous ne pouvons pas espérer que l’Afrique se développe par les forces du marché”.

Abdu était à Bruxelles pour le lancement d’un nouveau rapport “Sanctions contre la pauvreté”, qui met en exergue comment l’UE n’arrive pas à honorer ses engagements à augmenter l’aide au développement.

Alors que les gouvernements de l’Union ont entrepris en 2005 d’affecter spécialement 0,56 pour cent de leur revenu national collectif à cette aide en 2010, les estimations initiales pour cette année indiquent que le niveau ne sera pas plus élevé que 0,46 pour cent. Au total, l’aide au développement de l’UE l’année passée s’élève à 49 milliards d’euros (soit 59 milliards de dollars) – environ 1 milliard d’euros de moins que le chiffre de 2008.

Quelques uns des plus grands pays du bloc ont réduit leurs niveaux d’aide considérablement – l’Italie de 4,5 milliards d’euros, l’Allemagne de 2,6 milliards d’euros et la France de 800 millions d’euros.

Javier Pereira, un porte-parole de Concord, une alliance de groupes européens de lutte contre la pauvreté, a déclaré que le déficit est si grand que les gouvernements de l’UE sont entrain de risquer le progrès qui a été fait pour atteindre des Objectifs du millénaire pour le développement. Etablis lors du sommet des Nations Unies il y a une décennie, ces objectifs stipulent que l’incidence de la mortalité maternelle, l’analphabétisme, l’accès insuffisant à l’eau, la faim et autres principaux indicateurs de pauvreté doivent être drastiquement réduits d’ici à 2015.

Le rapport estime que la contribution de l’UE est 19 milliards d’euros de moins que ce qu’elle a promis d’allouer à la lutte contre la pauvreté au plus tard en 2010. Elise Ford, la responsable du bureau d’Oxfam à Bruxelles, a souligné que cette somme est une petite fraction de l’argent que l’Europe a pu mobiliser pour soutenir ses économies récemment – par exemple une aide financière de 750 milliards octroyée à la Grèce.

Ford a déclaré que certains militants ont été accusés de n’être pas réalistes lorsqu’ils demandent des dépenses plus élevées pour l’aide au développement à un moment où l’Europe était en difficulté. “Il est important d’insister sur le fait qu’il y a des Etats membres qui maintiennent leurs engagements”, a-t-il ajouté. “Le Royaume-Uni et la Belgique ont augmenté leurs niveaux d’aide l’année passée. Donc cela (l’augmentation de l’aide) est possible. Il s’agit d’une volonté politique et d’un engagement pour le développement.

Le rapport demande une petite taxe – entre 0,01 pour cent et 0,1 pour cent – sur les transactions financières telles que la négociation des devises, des obligations et des actions, et une partie du revenu généré et utilisé pour lutter contre la pauvreté. Si une pareille taxe internationale pourrait être introduite, une somme entre 215 milliards et 1 trillion d’euros pourrait être générée par an, selon le rapport.

Ford a déclaré qu’elle a été encouragée par la façon dont l’idée d’une taxe sur les transactions est en train d’être étudiée par quelques unes des plus grandes économies au monde. “Comparativement à quelques années passées, c’est une politique qui paraît très faisable pour être accomplie”, a-t-elle soutenu. “Elle fait actuellement l’objet d’une discussion”.