KINSHASA, 12 avr (IPS) – La réalisation d'un pont route/rail entre Brazzaville et Kinshasa ne relève plus de la simple fiction car un protocole d’entente a été signé l’an dernier entre les ministres du Plan de la République démocratique du Congo et de la République du Congo.
Si dans les milieux politiques de Kinshasa, l’événement suscite de vives polémiques, par contre, la satisfaction est à son comble dans le monde des affaires, notamment chez les femmes commerçantes kinoises qui accueillent chaleureusement la nouvelle.
«Depuis longtemps, nous attendons la concrétisation de ce projet, car ce pont va sensiblement améliorer notre performance en donnant une nouvelle impulsion à l’activité des femmes commerçantes entre Kinshasa et Brazzaville», estime Francisca Muswamba de l’Association des femmes commerçantes du Congo (AMACO). En effet, entre les deux capitales les plus rapprochées du monde, les échanges commerciaux sont très intenses, comme on peut le constater au Beatch Ngobila (port de Kinshasa) ou au port de Brazzaville.
A chaque accostage, de part et d’autre du fleuve, pas moins de 2.000 personnes débarquent du bac, traînant dans des chariots toutes sortes de marchandises. Ce commerce est exercé notamment par un grand nombre de femmes – battantes et courageuses – qui ont la ferme volonté de gagner leur vie par leur travail.
«Nous avons toujours rêvé d’avoir ce pont entre Kinshasa et Brazzaville, car la traversée chaque jour, par bac, est pour nous un calvaire, un parcours du combattant. Aller à Brazzaville exige de nous beaucoup de sacrifices», raconte Sidonie Mulenda, une 'maman commerçante', dénonçant, par ailleurs, les tracasseries policières, y compris les bastonnades dont les femmes seraient victimes. «Nous sommes soumises à de multiples taxes fantaisistes infligées par de nombreux services de l’Etat, qui pullulent au Beatch Ngobila», ajoute-t-elle. «Celles qui refusent de donner le 'kanyaka' (pot de vin) se voient confisquer leurs marchandises. Les plus récalcitrantes sont bastonnées et jetées au cachot», affirme Charlotte Bibwa, également femme d’affaires, qui s’apprête à faire la traversée jusqu’à Brazzaville. «Mieux vaut traverser le chat d’une aiguille que d’aller à Brazzaville en passant par le Beatch Ngobila. Mais jusqu’à présent, nous n’avons pas le choix», souligne Zaïna Madiya, une autre femme commerçante de Kinshasa. C’est la raison pour laquelle les différentes associations de femmes commerçantes de Kinshasa saluent chaleureusement la signature du protocole d’entente entre les deux Congo pour la réalisation d'un pont route/rail entre Brazzaville et Kinshasa, a indiqué Flavie Djo, présidente du Réseau des femmes leaders des Petites et moyennes entreprises.
«Avec ce pont, les conditions de déplacement entre Kinshasa et Brazzaville seront sûrement plus aisées et permettront aux commerçantes d’exercer leur métier sans stress. Avec le pont, finies les tracasseries policières et les autres problèmes en tout genre dont les femmes commerçantes étaient victimes à longueur de journée à Ngobila. Fini le règne du 'kanyaka', affirme Florentine Kahemba, une commerçante membre de l’AMACO.
Selon Véronique Manjo, une femme d’affaires, membre de l’association dénommée 'Muziki 100 kilos', «le pont va beaucoup nous avantager, car nous n’allons plus nous limiter comme d’habitude à ne faire des affaires qu’à Brazzaville. Nous serons tentées de pousser jusqu’à Pointe Noire, port congolais sur l’Atlantique, où les marchandises dédouanées sont moins chères que celles qui entrent par le port de Matadi en RDC». «Avec le pont, chacune de nous, selon ses moyens, peut ramener une plus grande quantité de marchandises. La traversée par bac nous limitait sur ce plan», ajoute-t-elle.
Charlotte Muzongo, une autre commerçante, parle du pont comme d’un facteur d’intégration régionale par excellence. «En effet, nous pourrons atteindre facilement et à peu de frais, par la route, le Gabon, le Cameroun, le Nigeria, pour prospecter dans les pays de la sous-région d’Afrique centrale», dit-elle. «Grâce à ce pont, nous pourrons à l’avenir, et toujours par la route, atteindre les marchés d’Afrique de l’ouest, notamment le Togo et la Côte d’Ivoire, des lignes que nous exploitons jusqu’ici par voies aériennes et qui nous coûtent très chères», souligne-t-elle.
L'étroitesse de l'espace géographique du Congo Brazzaville, sa faible population et son trafic interne de marchandises très limité ont, de tout temps, rendu déficitaire la ligne de chemin de fer Congo Océan (Société congolaise de chemin de fer) entre le port de Pointe-Noire et Brazzaville, même avec l'apport de marchandises en provenance ou en partance de la République centrafricaine, estiment des analystes.
Voilà pourquoi Brazzaville se tourne vers Kinshasa qui représente, avec toutes ses provinces en amont, un potentiel considérable pouvant largement combler la différence manquante pour une exploitation rentable de la ligne de chemin de fer Congo Océan et, partant, contribuer à soutenir durablement l'économie du Congo Brazzaville.
Grâce à ce projet, le Congo Kinshasa sera relié au Congo Brazzaville, qui est connecté au Cameroun, se prolongeant ainsi vers l’Afrique de l’ouest, avec tous les avantages que cela implique en termes d’intégration économique. Ainsi, le projet de la réalisation d'un pont route/rail entre Brazzaville et Kinshasa, qui est extrêmement ambitieux, pourrait s’avérer très bénéfique aux femmes d’affaires congolaises, qui verraient leurs activités commerciales prendre de plus en plus d’ampleur et connaître une nouvelle impulsion, déclare Eliane Munkeni, expert-comptable, et la seule femme congolaise à posséder un cabinet fiduciaire à Kinshasa. Le pont route/rail entre Brazzaville et Kinshasa laisse donc présager qu’il sera un facteur déterminant d’intégration économique pour les femmes congolaises.
*(Urbain Saka-Saka Sakwe est journaliste en RD Congo et a écrit cet article pour 'Gender Links', une organisation non gouvernementale d’Afrique australe qui lutte pour l’égalité de genre. Cet article est publié en vertu d'un accord de coopération entre Gender Links et IPS).

