TURKANA, Kenya, 9 avr (IPS) – Les enfants ont peur. Il y a des bandits armés qui se cachent avec des animaux volés dans les buissons derrière l’école primaire de Nawoyaregae à Kaputir Location.
Le vol de bétail et les batailles sanglantes entre les Turkana et les Pokot, deux communautés voisines, sont monnaie courante dans cette région, située à quelque 700 kilomètres au nord-ouest de Nairobi, la capitale du pays. Une longue tradition de vol de bétail aggravée par la concurrence pour les pâturages et l'eau.
“Les écoliers ne peuvent pas suivre les cours au quotidien. Parfois, vous allez dans une salle de classe et trouvez juste une poignée d'entre eux. Cela peut durer des mois. En plus, l'école ne dure que quatre heures pour permettre aux enfants de rentrer tôt à la maison en raison de l'insécurité”, explique Ignatius Omukaga, le directeur de l'école.
Le taux net d’inscription au niveau primaire n’est que 26 pour cent dans le district de Turkana Sud où se trouve Kaputir, contre un ratio national de 76 pour cent. Le programme de la gratuité de l'enseignement primaire au Kenya a du mal à marcher ici.
Nawoyaregae est une école qui se débrouille comme elle peut, avec ses salles de classe de fortune faites de terre cuite déjà en ruine. Les cours à la maternelle sont donnés sous un arbre, avec les jeunes apprenants, au nombre de 30, entassés dans l'ombre disponible, regardant fixement les instructions écrites sur le tableau noir délabré.
Selon Omukaga, l'école avait plus de 350 écoliers, mais cet effectif est passé à 125. Le chiffre varie, mais la tendance est constamment à la baisse. En réponse, la communauté a eu recours aux services d'un réserviste de la police, qui accompagne les enfants à l’école et les ramène.
Le réserviste Salim Iro, fusil prêt à tirer, suit les enfants allant jouer sur le terrain de l'école, au fleuve Turkwell pour puiser de l'eau. “Je les accompagne tous les jours. Je ne peux pas prendre de risques, car lorsque les bandits viennent, ils attaquent tous les nôtres, y compris les enfants”.
Toujours aux aguets, observant les élèves à distance tout en caressant l'arme, Iro affirme: “Cet endroit est instable. Mais les enfants doivent apprendre; et nous devons faire tout notre possible pour assurer leur sécurité pendant qu’ils apprennent”. Oxfam, une organisation caritative, indique que jusqu’à cinq écoliers sont tués chaque année lors des attaques menées par les brigands.
Même si une instruction présidentielle en 2007 a entraîné le recrutement de réservistes de la police du Kenya dans les zones touchées par les bandits, cela n'a pas réglé la situation d’insécurité, le nombre de ces réservistes étant insuffisant.
Seul un réserviste de la police est positionné dans chacune des trois écoles de la région, qui sont éloignées d’environ 10 km. Cela, déclare Charles Lopuya, le chef de la région, est insuffisant pour assurer une bonne protection. Il souhaite environ six réservistes pour Nawoyaregae.
Les organisations de développement dans la zone expliquent que les communautés sont confrontées à un dilemme: l'insécurité empêche les enfants d'aller à l'école, mais l'éducation est la clé pour répondre à de tels conflits enracinés dans la tradition.
“Pour en sortir, nous devons atteindre un certain niveau d'éducation et l'utiliser pour construire la paix dans les communautés. Offrir des opportunités pour l'éducation à la jeune génération et l’aider à comprendre que le rôle de la paix dans le développement est essentiel”, a souligné Nick Wasunna, conseiller principal de 'World Vision' (Vision mondiale) au Kenya.
Joyce Emanukor, responsable à l'éducation de Oxfam à Turkana, est préoccupée par la manière dont l'insécurité prévalente a déraciné les enfants des écoles, en particulier ceux à la frontière de Pokot, les obligeant à emménager dans des installations situées dans d'autres zones, entraînant un surpeuplement massif.
“Ces installations sont débordées. Il n'y a pas d'ouvrages, de salles de classe et d’autres matériels didactiques supplémentaires pour s’occuper d’autres écoliers; la qualité de l'éducation est assez mauvaise”, a-t-elle affirmé.
L'insécurité n'est pas le seul facteur compromettant l'éducation à Turkana. Une grave pénurie d'enseignants constitue une autre préoccupation. Par exemple, l'école primaire de Nawoyaregae, avec un effectif de 350 ou plus d’enfants en âge d’aller à l’école, ne dispose que de trois enseignants.
“C'est un grand défi, surtout lorsque nous avons plus d'écoliers qui retournent à l'école après que les combats ont baissé. Les enseignants sont surchargés, et ce n'est pas bon pour les écoliers”, a dit Omukaga, directeur de l'école. Il a déclaré qu'il aura besoin d'environ neuf enseignants pour être à l'aise.
La situation est la même dans le district voisin de Pokot, où la majorité des écoles ne disposent que de deux ou trois enseignants encadrant plus de 200 élèves, selon Mutuku Mwenga, le commissaire de district. Il a noté que les enseignants évitent d'être déployés dans des zones telles que Turkana et Pokot, surtout à cause de l'insécurité.
Quand bien même le gouvernement a annoncé des projets de déploiement davantage d'enseignants dans ces régions, les attirant avec des allocations supplémentaires, les analystes estiment que des progrès inégaux sur l'éducation dépasseront les communautés rurales reculées – qui en ont beaucoup besoin, sinon plus que n'importe qui.

