RD CONGO: Le projet d’aviculture à N’Sele sera-t-il à la hauteur des attentes?

KINSHASA, 27 fév (IPS) – Depuis les années 1980, pour accéder à la viande de volaille, les quelque sept millions de Congolais vivant à Kinshasa, capitale de la République démocratique du Congo (RDC), n’avaient pour seul choix que les poulets surgelés importés des pays occidentaux par certains hommes d’affaires.

Mais, «le gouvernement ne peut plus accepter que des Congolais soient soumis à une alimentation rudimentaire essentiellement composée des poulets et des poissons surgelés importés dans des conditions peu fiables pendant que le pays regorge d’énormes potentialités dans le domaine alimentaire», déclare Norbert Bashengezi Katintima, ministre de l’Agriculture, Pêche et Elevage.

Le gouvernement a donc lancé, depuis décembre 2009, avec l’appui financier de la Banque africaine de développement (BAD), un vaste projet avicole à N’Sele, une commune rurale située à la sortie-ouest de Kinshasa. Ce projet, qui est contrôlé entièrement par le gouvernement, a reçu un financement de huit millions de dollars US.

Interrogé par IPS, Juvénal Bahune, conseiller chargé de l’élevage au cabinet du ministre de l’Agriculture, Pêche et Elevage a indiqué : «Le ministère vient de se doter d’une feuille de route qui jette les jalons d’une véritable lutte contre l’insécurité et la crise alimentaires à travers le pays». Pour l’instant, a-t-il ajouté, le projet pilote financé par la BAD et qui concerne l’élevage des porcs et l’aviculture, ne touchera que Kinshasa, le Katanga (sud-est du pays) et le Kasaï occidental (sud-ouest).

«Ce projet vise également l’amélioration de la qualité alimentaire des Congolais et à encadrer les petits fermiers par des conseils techniques et pratiques dans le domaine agricole», a-t-il souligné.

Le grand défi pour le ministre de l’Agriculture, Pêche et Elevage est d’«arriver à financer le budget national à hauteur de 15 pour cent, des ressources financières provenant de l’aviculture», comme l’affirme le document stratégique de politique agricole élaboré par le gouvernement en novembre 2009.

Freddy Nkongolo coordonnateur du projet sur le domaine de N’Sele – environ 4.000 hectares – indique à IPS que les débuts sont déjà prometteurs. «Au bout de trois mois seulement de travail, on est à une production hebdomadaire de quatre lots de 12.000 poulets de chair vendus à travers la ville de Kinshasa», a-t-il dit. «Je crois qu’il y a lieu d’espérer qu’après deux ans, l’aviculture contribuera effectivement au financement du budget national. Mais je ne peux pas estimer à hauteur de combien cela sera possible». Ainsi, le projet qui devait durer six mois, vient d’être prorogé de huit mois supplémentaires par le gouvernement grâce aux bons résultats qu’il semble donner, selon Nkongolo. «L’amélioration de la qualité alimentaire est évidente. En moyenne 1.800 poulets de chair sont vendus par jour à travers huit sites éparpillés dans la ville de Kinshasa. Ce travail occupe environ 60 personnes, naguère sans emploi, payés en moyenne 100 dollars US le mois», affirme Nkongolo.

«A côté de l’aspect qualitatif, le projet permet aussi l’embauche d’au moins 120 personnes dont plus de 60 mères des familles», déclare Théodose Mukosa, une mère de trois enfants, engagée au projet comme chargée des ventes dans la commune de Matete. Naguère sans emploi, elle gagne désormais, en francs congolais, l’équivalent d’environ 90 dollars US.

Germaine Kitungwa, revendeuse des poulets affirme «faire de bonnes affaires avec les poulets de N’Sele». En effet, alors que «le poulet surgelé importé d’environ 160 grammes coûte plus ou moins cinq dollars, le poulet de N’Sele de ce même poids ne coûte que 3.000 francs congolais, soit environ 3,5 dollars. La plupart des mamans préfèrent désormais acheter ce poulet pour des raisons d’économie mais aussi parce qu’il est plus frais».

Selon Nkongolo interrogé par IPS, le bas prix du poulet produit à N’Sele entre dans la politique de la BAD de donner accès à la nourriture pour les populations pauvres. Le prix fixé de commun accord entre la BAD et le ministère a pour objectif de casser les importations des surgelés, de décourager les importateurs et de les aider à orienter leurs investissements dans des secteurs alimentaires en fondant leur action sur la qualité. Toutefois, explique Nkongolo, les prix pourraient être réajustés d’ici quelques mois, mais toujours dans le sens de la politique de la BAD à laquelle le gouvernement a adhéré. Ainsi, ce prix, même s’il croissait, ne pourra pas dépasser celui auquel sont vendus les poulets surgelés, affirme-t-il.

«L’ambition du gouvernement est bonne. Mais personne ne peut être sûr qu’elle sera pérenne puisque depuis 1990, tous les gouvernements de la RDC sont caractérisés par une forte instabilité. Chaque fois qu’un ministre est remplacé, le nouveau balaye toutes les initiatives de son prédécesseur», déplore à IPS, Eugène Lokwa, habitant voisin du domaine avicole de N’Sele.

Tout aussi sceptique, Julie Mambuene, économiste, habitante de Kingasani, une commune de Kinshasa, estime que «le projet est très bon, mais le pays n’a pas un système de gestion fiable. La banque nationale dysfonctionne et n’octroie aucun crédit. La BAD sera ainsi considérée comme la seule pourvoyeuse des finances, ce qui n’est pas une évidence. Les coopératives d’épargne et de crédit sont devenues peu viables, surtout à Kinshasa. Voilà ce qui fera échouer le projet». Pour Stéphanie Kapuku de la province du Nord-Kivu, dans l’est de la RDC, en résidence provisoire à Kingasani, «une concession de 4.000 hectares seulement ne peut pas suffire pour abriter un ambitieux projet national. Et la RDC ne se limite pas à la seule ville de Kinshasa. Le gouvernement devrait faire un peu plus d’effort de mettre en place un projet pilote dans chacune des 11 provinces du pays». «C’est depuis les années 1980 que le pays n’a plus eu une politique agricole cohérente. Ce qui a permis aux hommes d’affaires d’exploiter, parfois abusivement, cette brèche, en important toutes sortes de denrées parmi lesquelles des poulets surgelés, des croupions de dindes, des ailes de poulets, des queues de porcs…, tout ce que les Occidentaux refusent de consommer chez eux», s’indigne Jean Kalunga, avocat et défenseur des droits économiques et sociaux au sein de la société civile congolaise.

Cet activiste a indiqué à IPS qu’il «était temps que le gouvernement prenne conscience que la RDC était déjà devenue une poubelle pour les hommes d’affaires exportateurs de toutes ces denrées, appuyés en cela par des pays occidentaux qui permettent cette honteuse importation».