COTE D’IVOIRE: Une crise naît dans la crise et éloigne davantage les élections

ABIDJAN, 17 fév (IPS) – Cinq jours après la dissolution du gouvernement et de la commission électorale, la Côte d’Ivoire est toujours dans l’attente d’un nouveau cabinet avant les élections. Au même moment, des manifestations de protestation de l’opposition gagnent du terrain, dénonçant “une dictature du régime en place”.

Mercredi encore, des manifestations de rue s’étaient déroulées dans le sud de la capitale économique ivoirienne, Abidjan, mais très vite dispersées par la police. Des protestations qui font suite à celles de Yopougon (nord d’Abidjan) et d’Abengourou (est du pays), Tiébissou (centre) organisées la semaine dernière. Pendant ce temps, en marge des consultations que mènent actuellement le Premier ministre Guillaume Soro pour former un nouveau gouvernement, les partis de l’opposition continuent d’exiger la réinstallation de l’ancienne Commission électorale indépendante (CEI), la structure chargée d’organiser les élections, comme la principale condition à leur participation au nouveau gouvernement. “Nos leaders l’ont exprimé en début de semaine, le seul problème qui vaille depuis plus d’un mois est la question du processus électoral”, déclare au téléphone à IPS, Alphonse Djédjé Mady, président du directoire du Rassemblement des houphouëtistes pour la paix et la démocratie (RHDP), un regroupement des partis d’opposition qui se réclament du premier président ivoirien, Félix Houphouët-Boigny. “Tant que ce problème n’est pas résolu avec la reprise des activités de la commission et de son président (Robert Mambé), nous ne participerons pas à un quelconque gouvernement et nous ne reconnaissons plus M. Gbagbo comme le chef de l’Etat de Côte d’Ivoire. C’est un coup d’Etat que nous n’acceptons pas”, affirme-t-il. Cette exigence de l'opposition, selon des analystes, complique les chances de Soro de former rapidement un nouveau gouvernement, même si son propre groupe politique – les Forces nouvelles (ex-rebelles) basées à Bouaké, dans le centre du pays – lui a exprimé son soutien dans cette tâche difficile. Son nouveau cabinet ne pourrait pas être prêt avant la fin de cette semaine, selon les mêmes analystes.

Néanmoins, le Premier ministre a rencontré, ce mercredi à Abidjan, l'un des principaux leaders de l'opposition, Henri Konan Bédié, l'ancien président ivoirien, et Soro a déclaré, après, que son nouveau cabinet serait connu bientôt. Vendredi dernier, le président ivoirien, Laurent Gbagbo, s’appuyant sur l’article 48 de la constitution ivoirienne qui lui confère des pouvoirs exceptionnels, a mis un terme aux activités du gouvernement en place et à celles de la CEI. Selon le chef de l’Etat, le blocage enregistré dans le processus électoral depuis plusieurs semaines, né de la crise de confiance entre la CEI et les partis de la mouvance présidentielle sur la question de 429.000 électeurs qui auraient été frauduleusement inscrits sur la liste électorale, serait à l’origine de sa décision. Cette mini-crise avait conduit certaines populations des localités de l’intérieur du pays, notamment de Katiola (centre), Divo (centre-est), Vavoua (centre-ouest) et de Man (ouest) à s’en prendre aux symboles de l’Etat, en mettant à sac et à feu des tribunaux. “Dans le fond comme dans la forme, aucune condition n’était juridiquement remplie pour utiliser cet article”, affirme le constitutionnaliste, Francis Wodié, président du Parti ivoirien des travailleurs (PIT), un petit parti politique. “En agissant ainsi, Gbagbo est sorti du droit pour se placer sur le seul terrain du fait. Il veut tourner tout le processus électoral et ses résultats à son profit pour s’assurer une victoire programmée”, soutient-il. Mais cet avis n’est pas partagé par l’avocat Faustin Kouamé, ancien ministre ivoirien de la Justice : “il y a sept conditions pour faire usage de l’article 48 et elles n’ont pas besoin d’être obligatoirement réunies pour être appliquées par le chef de l’Etat”. “Dans le cas actuel, il y en a trois qui sont la menace constitutionnelle, le caractère grave et immédiat de cette menace, l’interruption du fonctionnement régulier des pouvoirs publics. A partir de ce moment, le président de la République est dans le droit d’en faire usage”, déclare-t-il. Interrogé par IPS, le politologue Herbert Aka estime, pour sa part, que “la situation était plus ou moins prévisible et il faut même savoir que la décision de dissolution du gouvernement a tardé, car elle aurait dû intervenir beaucoup plus tôt”. Selon Aka, “certains ministres s’affichent trop dans leur parti politique. Cela rend leur présence dans le gouvernement un peu indigeste d’autant qu’ils adressent généralement des critiques acerbes envers cette même équipe dont ils font partie”. Pour cette raison, certains partisans du camp présidentiel proposent au Premier ministre de former un gouvernement comprenant cette fois une majorité de technocrates moins affichés politiquement et moins dépendants des partis politiques.

Evoquant la CEI, Aka ajoute : “C’est une décision politique. Mais nous disons que la moindre erreur de cette commission était longtemps guettée par le parti au pouvoir pour se débarrasser d’une équipe (dominée par des membres de l’opposition) dont il a eu du mal à accepter la mise en place depuis l’élection de ses membres”. “Nous constatons qu’il y a un vide institutionnel qu’il faut combler au plus vite pour préserver les acquis du processus électoral”, indique, de son côté, Patrick N’Gouan, président de la Convention de la société civile ivoirienne (CSCI), basée à Abidjan. “Nous l’avons toujours dit, il faut former un gouvernement de 20 membres et reconstituer la CEI en intégrant majoritairement la société civile”, explique-t-il à IPS. Dans son atelier de coiffure de Cocody, un quartier chic d’Abidjan, Carine Kouamé déclare ne pas comprendre ce qui arrive à la Côte d’Ivoire. “Nous vivons désormais dans l’inquiétude totale. Au moment nous étions si proches du but qui est l’organisation des élections, nous voyons encore obligés de revenir à la case départ. C’est dramatique”. “En toute sincérité, il faut que les politiciens admettent qu’ils ne veulent pas mettre fin aux souffrances des populations et qu’ils sachent qu’ils seront comptables de ce qui adviendra de la situation actuelle”, affirme-t-elle, désemparée, à IPS. La Côte d’Ivoire est divisée en deux par une rébellion armée qui occupe la moitié nord du pays. Depuis septembre 2002, des ex-soldats de l’armée régulière ont pris les armes pour lutter contre l’exclusion présumée des populations de cette partie du territoire. Les élections censées sortir le pays de la crise sont à leur sixième report depuis les nombreux efforts de sortie de crise.