SENEGAL: Des gens contaminés au plomb sans prise en charge médicale

DAKAR, 16 fév (IPS) – Après la mort en 2008 de 18 enfants âgés de zéro à six ans résultant d’une sévère intoxication du plomb qui a affecté leur système nerveux, selon les pédiatres de l’hôpital de Pikine, une banlieue de Dakar, le plomb continue de faire des victimes dans le village de Ngagne Diaw.

Les enfants sont plus infectés et la prise en charge médicale gratuite des personnes contaminées ne se fait plus dans ce village de Ngagne Diaw, de la commune de Thiaroye, située dans la banlieue de la capitale sénégalaise. La prise en charge gratuite était assurée par l'Etat sénégalais, à travers le ministère de la Santé et les structures sanitaires de Pikine. Mais elle a cessé à cause du clientélisme que pratiquaient les associations de défense des victimes au plomb. Ces associations, selon le ministère, mettaient plus l'argent devant et ne faisaient pas convenablement le travail. Selon une étude suivie d’un dépistage effectué début-février au Centre anti-poison de Dakar, il ressort que 81 individus de ce même village, dont 32 frères – apparentés aux 18 enfants décédés -, 23 mamans, 18 autres enfants et huit adultes appartenant à des familles différentes, sont sévèrement empoisonnés suite à l’inhalation et à l’absorption de sable et de poussière contaminés au plomb. L’étude montre également que l’intoxication au plomb est liée à une activité lucrative qui consiste à extraire et récupérer le plomb contenu dans un ancien site de dépôt de batteries de véhicules, non loin de côte. Ce plomb est vendu à des opérateurs indiens à 150 francs CFA (environ 0,3 dollar) le kilogramme. «Il y a des amis qui peuvent écouler quatre sacs de plomb au cours d’une journée pour une somme de 20.000 FCFA (environ 43 dollars)», explique Ibrahima Sall, un jeune du village à IPS. A Ngagne Diaw, l’arrêt de la décontamination du sol et de la prise en charge médicale des malades constitue une psychose pour cette population traumatisée par ce fléau. Une dizaine d’enfants souffrant d’encéphalopathie, de diminution pondérale ou de lésions neurologiques dues au plomb, sont internés depuis plus de deux semaines au service de pédiatrie de l’hôpital de Pikine. Le transport du sable à la maison, par les femmes pour le tamiser, a contaminé au plomb le sol du village. L'Etat et les associations de défense du droit des victimes avaient mis en place un plan de décontamination du sol, qui a été également abandonné.

Chez 50 enfants âgés de trois mois à 19 ans dépistés, selon les études, les concentrations en plomb tournent entre 398 et 6.139 micro-gramme/litre (µg/L), et parmi eux, 17 montrent des signes patents de toxicité neurologique. (Le seuil de toxicité tolérée en France est de 100 µg/L, voire 50), selon le ministère de la Santé.

Parmi les affections identifiées chez les 50 enfants dépistés, les plus fréquentes sont les troubles gastro-intestinaux et neuropsychiatriques dont l’anxiété, l’irritabilité, l’agressivité, tandis que 32 pour cent des enfants souffrent d’anorexie et 10 pour cent de refus de s’alimenter. Plusieurs enfants ont un poids faible et une petite taille par rapport à leur âge, sans signe de malnutrition observé. Les résultats hématologiques montrent que plus de 80 pour cent des 50 enfants sont anémiques et la moitié souffre d’une altération de l’hémoglobine, selon l'hôpital de Pikine. Les symptômes sont presque identiques chez 31 adultes dépistés. Il s’agit de l’irritabilité, l’anxiété et de maux de tête. Et parmi eux, 13 pour cent souffrent d’une anémie associée à une déficience en fer. C’est chez les mamans des enfants décédés qu’on a enregistré les taux les plus élevés de plomb : plus de 6.139 µg/L chez les femmes enceintes. Dr Marie Khémès Diouf, de la région médicale de Dakar, ajoute que l’activité de récupération du plomb ne laisse personne indifférente à Ngagne Diaw. «Les femmes, même celles qui sont enceintes plongent dans le plomb. Elles n’hésitent pas à ramener chez elles du sable minéralisé en vue de le tamiser», affirme-t-elle à IPS. «Des cas d’avortements peuvent subvenir lors des accouchements, même si ce n’est pas directement lié au taux élevé du plomb. A l’hôpital de Pikine, on nous signale que dans le mois de décembre dernier, sur 40 cas d’accouchement des femmes de cette localité contaminée, 25 cas ont été critiques, suivis d’avortement», explique-t-elle. Pour Macoumba Diop, président de la Commission environnement du Conseil municipal de Thiaroye-sur-mer, le temps n’est plu au pessimisme, mais il reconnaît qu’il reste beaucoup à faire, car les travaux de décontamination n’ont été que partiellement effectués. «La décontamination des maisons est loin d’être réalisée, elle reste à faire. La façon même dont les travaux sont effectués est contraire à toutes les règles les plus élémentaires de sécurité, de formation et d’information des personnes en charge (de cela). Aucune protection de cette main-d’œuvre souvent jeune que nous avons vu travailler en maillot de corps et pieds nus dans des sandales, alors que des règles très précises et contraignantes existent», souligne-t-il. «Le coût du traitement est hors de portée des populations. Il faut 8.000 à 12.000 FCFA (17 à 25,8 dollars environ) par jour de traitement. Le médicament est fréquemment en rupture dans les officines», explique-t-il. «La prise en charge médicale gratuite des populations est estimée à plus de quatre milliards FCFA (environ 8,6 millions de dollars). La lutte contre l’activité du plomb doit être menée d’abord par la poursuite des décapages et, ensuite, par la prise en charge des enfants». Sur le site d’extraction du plomb, il n y a plus d’engouement. IPS a rencontré une ancienne exploitante du plomb, Seynabou Mbengue, qui ne fait plus rien. «L’exploitation du plomb m’avait permis de payer les études de mes enfants et de subvenir à mes besoins. Mais, je ne compte plus reprendre cette activité, car un de mes enfants que je nourrissais avec l’argent gagné du plomb est mort», déclare-t-elle à IPS. Une autre ancienne exploitante de plomb, Penda Sow, ajoute que toutes les familles du village ont souffert de cette activité. «Dans ce village, plusieurs familles sont affectées par l’intoxication au plomb. J’ai perdu un enfant. Nous n’avons plus l’intention de reprendre cette activité. Nous voulons nous redéployer dans la teinture, la transformation des produits halieutiques et la coiffure. L’Etat nous avait fait des promesses d’aide, mais jusqu’à présent, nous n’avons rien vu», affirme-t-elle. Selon le rapport d'avril 2009 du PNUD au Sénégal, la proportion d’individus vivant en dessous du seuil de pauvreté a augmenté, passant de 50,1 pour cent en 2001 à 53,6 pour cent en 2008. Le rapport indique que plus de cinq millions de Sénégalais vivent en dessous du seuil de la pauvreté sur une population de plus de 10 millions d’habitants.