LUSAKA, 3 fév (IPS) – Il est quatre heures du matin et Idah Choolwe marche pour aller chercher de l'eau. Tous les jours, pendant la saison sèche, elle se met en route avant le lever du soleil pour l'endroit où un flot d'eau saumâtre sort lentement d’un lit de rivière à sec. Huit kilomètres dans chaque sens.
Choolwe vit dans le village de Mankandya, dans le district de Monze, dans le sud de la Zambie, un district sans un grand fleuve.
Son village ne dispose pas d'un puits artésien et, bien qu'ayant un conseil local, il doit attendre l'approbation du gouvernement national avant qu’ils ne puissent en obtenir un.
Jusque-là, Choolwe et d'autres femmes de ce district aride sont obligées de demeurer prudentes à l'approche de cette mare, puisqu’elle est une corde de sécurité non seulement pour les personnes et le bétail des villages environnants, mais aussi pour les animaux sauvages assoiffés tels que les hyènes, les lions et le léopard, le plus meurtrier.
Dans le village de Kandiana, dans l'ouest de la Zambie, Bernadette Mulima est troublée par le puits non protégé, peu profond sous un manguier au bord de 'Barotse Flood Plain' (Plaine inondable de Barotse). Il déborde constamment sur la petite digue qu'elle et d'autres dans le village ont construite pour éloigner les chiens, les grenouilles, les mille-pattes et les chats.
A cause du changement climatique, la Plaine inondable de Barotse est désormais gorgée d'eau pendant près de huit mois de l'année, au lieu de cinq auparavant, et l'abondance de l'eau a entraîné l’utilisation du puits par les animaux domestiques tels que les chiens et les chats ainsi que les personnes. Ce village a aussi besoin d'un puits artésien et, tout comme les populations de Mankandya, il doit attendre pour que le gouvernement national en approuve un.
Sans le savoir, les deux femmes sont confrontées au même problème: elles sont toutes deux victimes du changement climatique.
Mais surtout, elles sont aussi victimes de la concentration excessive du pouvoir administratif et des ressources à Lusaka, où le budget national est élaboré, adopté comme un instrument national, et partagé au détriment de la majorité qui vit dans les zones rurales, et dont les problèmes sont loin des bureaucrates dans la capitale zambienne.
Pendant plus de 45 ans, les gouvernements successifs de la Zambie ont déclaré leur disposition à céder le pouvoir administratif aux populations rurales conformément aux politiques de décentralisation. Mais ni Kenneth Kaunda, le premier président, ni ceux qui l’ont suivi n’ont pu donner un réel pouvoir au peuple.
“Si seulement le gouvernement peut nous donner un puits artésien, nous serions alors soulagés de cette agonie de partager l'eau avec des animaux sauvages dangereux”, observe Choolwe.
Mulima de Mongu n'est pas aussi charitable. Elle montre un doigt accusateur vers son conseiller. “Il y a tellement de choses étonnantes dans notre vie. Mais nous savons que nos problèmes seraient réduits de moitié si seulement cet homme qu'ils appellent conseiller travaillait dur”. Elle crache sur le côté avec dégoût. A son avis, le conseiller est une déception.
Elle ne voit pas que le conseiller est simplement une figure de proue et une ombre d'un leader, puisque son pouvoir a été emporté par Lusaka, où les nouveaux technocrates diplômés occupent des fonctions gouvernementales puissantes. Ils décident du sort des conseils ruraux, et ce sont eux qui décident de l’endroit où un puits artésien doit être creusé ou un marché communautaire construit, et de qui doit le faire.
Même le budget national est un produit des technocrates, et le parlement zambien, malgré le faste et la splendeur des cérémonies d'ouverture officielle, n'est rien de plus qu'un timbre en caoutchouc dont les proclamations faites avec les meilleures intentions et les vifs débats n'ont aucune incidence sur la façon dont l'argent est dépensé.
C'est pour cette raison que les cris des gens des campagnes comme Choolwe et Mulima ont touché la corde sensible des nations qui donnent l’argent pour le développement aux pays pauvres comme la Zambie, de même que celle des organisations de la société civile.
Wateraid, une organisation de la société civile, est en train d'aider certaines régions arides de la province australe à obtenir des puits artésiens dotés de pompes manuelles. L’Allemagne aussi, à travers son service de développement, le Bureau de la coopération technique allemande ou GTZ, est en train d'aider des zones rurales à acquérir des puits artésiens dotés de pompes manuelles.
“Notre défi est de faire participer les populations au processus de développement. Si les populations peuvent participer directement aux questions qui les touchent au niveau local, alors le développement aura un sens pour nous tous”, explique Eddie Mumba, secrétaire municipal du conseil de Chongwe à la périphérie de Lusaka.
Mumba voit la décentralisation ou la délégation de pouvoir, de Lusaka à la périphérie, comme la clé avec laquelle la Zambie peut débloquer l’énigme du développement, et commencer à s'attaquer à la pauvreté et atteindre les objectifs de développement.
Il estime que lorsque la Zambie sera entièrement décentralisée, avec plus de pouvoirs accordés aux conseils locaux, la population au niveau local dira ensuite ce qu'elle veut et ce qui est pertinent pour elle. Ceci ferait la promotion de la bonne gouvernance.
Elof Hangoma, secrétaire administratif du Conseil du district de Mazabuka dans le sud de la Zambie, approuve et souligne que les populations connaissent mieux leurs propres priorités. Si elles sont autorisées par le gouvernement central à choisir les projets, elles les maîtriseront et leur donneront des caractéristiques plus durables.
“La décentralisation, quand elle viendra, leur permettra de planifier de manière efficace”, a déclaré Hangoma.
Sanana Mbikusita-Lewanika, de l’organisation de la société civile Caritas, à Mongu, est impatiente pour la décentralisation. “Nos populations pleurent pour le développement. Pour nous dans les zones rurales, le processus de gouvernement local n'a pas bien servi les populations, parce que pour chaque petite décision, elles sont obligées de parcourir de longues distances pour se rendre à Lusaka”, a-t-elle affirmé.
Même au sein des districts eux-mêmes, a-t-elle ajouté, les représentants du peuple, les conseillers, étaient obligés de parcourir de longues distances jusqu’à la salle du conseil. Les gens ordinaires qui souhaitent entreprendre de petits projets, comme l'ouverture d'une boucherie de village, étaient obligés de marcher jusqu'à cette salle de conseil éloignée pour remplir les formulaires gouvernementaux compliqués.
“Même pour une demande très élémentaire, on exigera toujours que nos populations marchent sur de longues distances jusqu’à Boma (centre administratif) pour régler le problème”, a-t-elle déclaré.
L’ancienne ministre du Gouvernement local et de l’Habitat, Sylvia Masebo, qui est également députée pour la circonscription semi-rurale de Chongwe, observe que le gouvernement de Rupiah Banda, qui a succédé à celui du président défunt Levy Mwanawasa, sous qui elle a servi, devrait élaborer une 'feuille de route claire' sur la décentralisation, parce que même si Banda a en son temps promis de la mettre en œuvre, rien n'a été vu jusqu’ici.
Masebo, une seule voix pour une plus grande délégation de pouvoir, note qu'à l'origine, le projet de décentralisation devrait avoir été approuvé cette année, puis remis aux gouvernements étrangers pour étude et approbation, puisque eux aussi fourniraient des fonds pour le projet.
L'impatience de Masebo est l'agonie de Choolwe et de Mulima. Il faut environ 4.000 dollars pour creuser un puits artésien et l’équiper d’une pompe manuelle. Mais parce que le budget et son exécution sont décidés à Lusaka, il n'y a pas de fonds pour ces projets. Pourtant, l'argent pour les voyages à l’étranger des cadres, et pour les élections partielles qui consolident les acquis du parti au pouvoir, est toujours disponible, confie Masebo.
Le résultat est que là où les fonds pour l'eau et l'assainissement ou pour une route rurale sont prévus, l'argent du projet sera donné aux individus qui connaissent des technocrates puissants à Lusaka, et cet argent disparaîtra sans laisser de traces.
Dans son plan de travail pour 2002-2010, Wateraid observe que la Zambie fait déjà fausse route dans ses plans ambitieux pour atteindre, d'ici à 2015, les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) des Nations Unies.
Wateraid estime que seulement environ 35 millions de dollars ont été jusque-là dépensés sur l'eau et l'assainissement, ce qui dégage un déficit de 19 millions de dollars pour atteindre cet OMD de l'ONU.
Comme Mulima et Choolwe le savent de façon douloureuse, ce n’est pas seulement l'eau et l'assainissement qui sont en train de leur donner des nuits blanches. D’autres problèmes sont le manque chronique d’écoles, une grave pénurie de médicaments dans les centres de santé ruraux, et des routes d’accès qui n'existent pratiquement pas, empêchant les progrès d’atteindre leurs villages.

