PORT-LOUIS, 28 jan (IPS) – Elle ne sait pas nager, mais Marie-Claite Hector n'a pas peur de l'océan. Cette femme de 53 ans pousse sa petite barque de toutes ses forces vers la lagune bleue, démarre le moteur, et se lance sur la mer.
La pêche sur l’île Maurice est une activité masculine, mais Hector est l’une des huit femmes, dans le village côtier de Bambous Virieux, qui font la pêche à la cage dans les eaux au large de la côte sud-ouest de l'île depuis des années.
“Cela fait presque 25 ans que j'ai commencé à pêcher. J'ai appris à le faire auprès de mon mari, François. Depuis, j'ai appris à ma belle-sœur, et à mes deux filles comment gagner sa vie à partir de la mer”, déclare Hector.
Elle va en mer pour vérifier les pièges de la famille: des cages en bambou et en câble au-dessous de la surface, longues de deux mètres, et hautes d’un mètre, dans lesquelles les poissons nagent et se retrouvent pris au piège. Elle a commencé à pêcher par nécessité, pour améliorer les gains d'une famille de six personnes, qui comprenait quatre filles.
“La vie était difficile pour la famille avec le revenu d’une seule personne. Nous devions nourrir et éduquer les filles et construire une maison. L'argent était très petit”, se rappelle la pêcheuse.
Hector n'a jamais voulu travailler dans une usine du matin au soir, comme des milliers d'autres qui ont rejoint les industries du textile et de transformation.
“Dans les années 1980, cette nouvelle industrie avait recruté toutes les femmes au chômage qui voulaient travailler. Bon nombre de mes amies y sont allées, mais pas moi parce que ce n'est pas le genre de chose que j’aime. J'aime la mer et ma liberté. Je termine tôt; alors j'ai assez de temps pour faire beaucoup d'autres choses pour la famille et la communauté”, a-t-elle expliqué.
Hector parle en connaisseur des captures et de la dégradation de l'environnement. Il y a dix ans, observe-t-elle, le poisson était abondant dans la lagune.
“Maintenant, il a quelque peu diminué en raison de la pollution industrielle. Mais, nous gagnons plus d'argent parce que le prix du poisson frais a augmenté de plus de 100 pour cent”.
Le poisson frais était habituellement vendu à 50 ou 60 roupies (environ deux dollars US) le kilo et les pêcheurs avaient besoin de vendre cinq kilos pour joindre les deux bouts. Aujourd'hui, un kilo de poisson frais peut être vendu aux personnes du coin ou aux touristes à 125-130 roupies le kilo.
Hector est fière de son travail “parce qu'il m'apporte ma nourriture quotidienne et je ne suis pas au chômage”.
Elle est une rareté à plus d'un titre. Seulement une trentaine des 2.500 pêcheurs de l'île sont des femmes. Et parmi ces pêcheuses, la fierté qu’elle tire de sa profession est également exceptionnelle.
A Trou-aux-Biches, sur la côte nord de l'île, les quelques pêcheuses qui parleraient à IPS l'ont fait à condition que leurs noms soient modifiés.
“C'était très difficile pour moi d'entrer dans cette profession qui est dominée exclusivement par les hommes”, a déclaré Ginette* à IPS.
Beaucoup d'hommes dans le village la considèrent comme un intrus dans la profession et font des remarques désagréables à son sujet. Enseigner aux femmes les astuces du métier est hors de question.
Mais ce qui est plus difficile à affronter, souligne Ginette, ce sont les remarques railleuses des autres femmes qui se moquent d’elles parce qu’elle est en train d’exercer “un métier d'homme”.
L’entrée d’Hector dans la profession de pêche a été soutenue à la fois par son mari et une ONG dénommée Mouvement pour la sécurité alimentaire qui encourage les femmes à adhérer à l’activité agricole et de la pêche.
Ginette hausse les épaules. “Nous aimons la mer, c'est pourquoi nous n’avons pas accepté du travail dans une usine ou dans l'un des hôtels ici”.
Elle et son amie Alberta* ont persévéré et aujourd'hui, elles travaillent ensemble, posant quotidiennement une dizaine de cages, revenant les vérifier trois jours plus tard.
Seules, elles ont surmonté les préjugés et toutes les craintes de la mer. Ginette raconte comment un jour, elle retournait à la terre quand elle s’est retrouvée dans un brouillard et elle ne pouvait pas voir au-delà de deux mètres autour.
“Je suis restée calme, j’ai arrêté le moteur, et attendu pour qu’il s'en aille. C’était après une heure ou plus que j’ai pu reprendre mon chemin. J'avais très peur. Maintenant, nous avons appris à mieux comprendre la mer et à la maîtriser”, a-t-elle confié.
Mais, Ginette et Alberta sont préoccupées par la baisse des captures et n’encourageraient pas les jeunes femmes à suivre leurs pas. La sédimentation et la floraison des algues du fait de l’engrais qui pénètre dans l'océan depuis les plantations intérieures, ont été liées au corail mort ou mourant et au nombre réduit de gros poissons.
Comme les industries de textile et de la canne à sucre diminuent, l’île Maurice a ambitieusement élargi son industrie touristique, créant de nouveaux problèmes. Les eaux usées des hôtels, l'ancrage insouciant des bateaux de plaisance, et les activités des plongeurs, combinés avec le retrait des herbiers marins, ont nui aux nourriceries de poissons et endommagé davantage les récifs où vivent les poissons précieux.
L'initiative gouvernementale la plus récente, l'octroi de permis pour l'aquaculture à grande échelle juste au large, alarment les communautés de pêcheurs et les écologistes également, craignant que cela ne nuise davantage à la vie marine.
Mais, le chargé principal des pêches du pays, Daroomalingum Mauree, s'empresse de rassurer. “La pollution est notre préoccupation. Nous surveillerons l'eau et les paramètres biologiques autour des cages du début à la fin.
“Il n'y aura jamais un impact négatif sur l'environnement marin. Beaucoup de gens sont contre le projet sans comprendre vraiment son essence. Nous voulons que les pêcheurs gèrent une telle cage flottante”.
Ginette est pessimiste. Faisant un signe à la mer au-delà de l’hôtel du village de Trou-aux-Biches, l’une des nombreuses stations touristiques de luxe fondées sur l’île, elle déclare: “Il n'y a pas d’avenir là-bas”.

