NAIROBI, 22 jan (IPS) – Les organisateurs d’une marche de protestation contre l'expulsion du leader musulman El Sheikh Abdullah Faisal disent que la police kenyane a arrêté jusqu'à 400 personnes et est en train de les interroger pour prouver leur nationalité et essayer de découvrir des liens avec le terrorisme.
Une marche de protestation le 16 janvier, contre les efforts visant à expulser El Faisal, s'est terminée par un affrontement violent dans le quartier central des affaires de Nairobi, la capitale kényane. La police affirme que des biens d'une valeur de plus de 150.000 dollars US ont été endommagés dans la violence qui a fait six blessés parmi les agents et entraîné le décès d’un jeune musulman.
Les membres du public, notamment les commerçants des boutiques qui étaient en train d’être endommagées au cours de cet affrontement, ont rejoint la police et jeté des pierres aux manifestants.
Les forces de sécurité kenyanes, en tenue de combat, ont réagi peu après par des descentes agressives dans le quartier majoritairement somalien de Eastleigh – communément appelé “Petit Mogadishu” – à la recherche des migrants sans-papiers ainsi que toute personne soupçonnée de liens avec le groupe Al-Shabaab de la Somalie, qui se bat pour renverser le gouvernement dans ce voisin du nord-est du Kenya.
Jusqu’à 16 membres du Gouvernement fédéral de transition de la Somalie étaient parmi les personnes détenues.
Le commandant de la police de Nairobi, Anthony Kibuchi, promet que ceux qui ont été arrêtés seront soumis à un filtrage et à un interrogatoire très rigoureux, puisque les autorités ne peuvent pas permettre à ceux qu'il a qualifiés de “gens qui ont détruit leur pays” de venir détruire le Kenya.
“Pendant les deux derniers jours, la police a perquisitionné les zones résidentielles où résident la plupart des musulmans”, déclare Farouk Machanje, qui était l’un de ceux qui ont organisé la marche. “Ils ont mené des raids dans les zone de Kibera et de Eastleigh, et les indications sont telles que des descentes similaires sont menées à Mombasa, dans la province de la Côte”.
Machanje est un cadre du Forum musulman des droits de l'Homme (MHRF), un groupe travaillant pour la défense des personnes détenues illégalement dans le cadre de la “guerre contre le terrorisme”, dirigée par les Etats-Unis.
La réaction de la police a attiré l'attention de la Commission nationale des droits de l'Homme du Kenya (KNCHR), qui a publié une déclaration condamnant fermement ces descentes, les qualifiant d’une tentative de la police d’intimider les membres d'une certaine religion.
“Les musulmans, partout dans ce pays, sont en colère. Pendant que nous apprécions le fait que le pays doit garder ses frontières en sécurité et contrôler les afflux d'immigrants clandestins, ce qui se passe est une tentative indésirable de faire naître la peur au sein d’un groupe de personnes”, explique Hassan Omar Hassan, un commissaire à la KNCHR.
Hassan estime que la police n'avait aucune raison d'arrêter les manifestants qui se trouvaient dans leurs droits légaux de protester. Le ministère de l'Immigration du Kenya affirme qu’El Faisal, qui est sur une liste internationale de personnes recherchées, n'aurait pas dû être autorisé à entrer dans le pays. Le ministre de l'Immigration, Otieno Kajwang, dit qu'il doit quitter le Kenya à cause de sa condamnation et du terme de son emprisonnement en Grande-Bretagne.
Mais Machanje prétend qu’El Faisal n'a commis aucune infraction au Kenya, et n’est ni un criminel recherché, et donc son expulsion est injustifiée. Le Forum a porté plainte à la Haute cour pour bloquer cet expulsion, et a obtenu un ordre d'arrêt contre l'expulsion. Mais il a été finalement expulsé.
Omar dit que cette intervention policière est la preuve d'une stratégie calculée pour attaquer les Somaliens et les Somaliens kenyans.
“Pendant longtemps, la police a été satisfaite dans la lutte contre l'afflux d'immigrants illégaux. Soudainement, ils ont créé une image publique des éléments d’Al-Shabaab et de groupes terroristes entrant dans le pays afin de gagner la sympathie du public. Ceci est une stratégie archaïque qui était habituellement utilisée par les régimes passés pour faire naître la peur et envoyer des ondes de choc au sein de la population pour manipuler les sentiments des Kenyans”.
Lorsque IPS a visité Eastleigh, deux jours après l'intervention de la police, les tentatives de s'entretenir avec les résidents ont rencontré des regards fatigués et l’énervement.
“Quand il y a une seule mangue pourrie dans un sac, cela ne signifie pas que toutes les mangues sont mauvaises”, a confié Mariam Ahmed, une Somalienne kenyane et habitante de Eastleigh.
“Suite aux manifestations de vendredi, tous les musulmans sont devenus subitement des suspects et nous sommes soumis à des descentes nocturnes de la part des forces de sécurité, apparemment à la recherche d'éléments d’Al-Shabaab”, a-t-elle déclaré avec colère.
“Nos fils, qui sont des Kenyans de naissance et ont le droit d'être dans ce pays, sont maintenant en train d’être sortis de force au milieu de la nuit, soumis à l'intimidation dans une tentative de prouver leur nationalité. Tout simplement parce qu'ils ont des noms musulmans et se trouvent appartenir à la tribu kenyane somalienne, ils sont soupçonnés d'être Al-Shabaab. C'est humiliant et cela peut en réalité les inciter à recourir à l'impensable”, souligne Ahmed.
Pour Machanje, les tentatives d'expulser El Faisal sont simplement un prétexte pour continuer de harceler et de discriminer les musulmans au Kenya. La population musulmane du pays est souvent confrontée au soupçon dans le passé – suite au bombardement de 2002 de 'Paradise Hotel' à Kikambala, des musulmans ont été détenus pendant une longue période malgré une absence de preuve de leur implication.
Les Somaliens kenyans ont régulièrement des difficultés à obtenir des papiers d'identité nationale, sont contraints de subir des contrôles stricts et inhabituels des antécédents pour prouver qu'ils ne sont pas originaires du pays voisin, la Somalie. Au cours des descentes périodiques comme celle en cours actuellement, il a été dit que la police a expulsé vers l'Ethiopie ou la Somalie des personnes possédant des papiers d'identification valides au Kenya.
Le soutien en faveur de ce religieux radical n'est pas universel parmi les musulmans. Une section du Conseil suprême des musulmans du Kenya a pris ses distances par rapport à la manifestation. Abdullahi, le président de la division de Garissa, a attribué les manifestations à quelques voyous et a appelé les musulmans à ne pas participer à de nouvelles manifestations.
Machanje affirme que malgré l'intimidation, le MHRF continuera d'exiger un traitement juste pour tous les musulmans.
“Nous avons organisé des manifestations pacifiques pour protester contre l'expulsion imminente de El Faisal, qui n'a pas bénéficié d’un procès équitable. Les musulmans n'avaient aucune intention de devenir violents et ils l'ont fait lorsqu’ils ont été provoqués par la police qui a commencé à tirer de tous les côtés et au cours de cette fusillade, deux jeunes musulmans ont été tués”.
Une autre manifestation publique a été annoncée pour vendredi dans la ville côtière de Mombasa. Avec le ministre de la Sécurité nationale, George Saitoti, indiquant que des rapports des services de renseignement associent des forces étrangères ayant des liens avec Al-Shabaab aux manifestations, que la réponse du gouvernement pouvait être sévère.

