POLITIQUE-GUINEE: De nombreux obstacles encore à un retour à la normale

CONAKRY, 20 jan (IPS) – Après l'attentat perpétré contre le capitaine Moussa Dadis Camara le 3 décembre dernier, le général Sékouba Konaté, chef de la junte par intérim, affiche une volonté de retour du pays à la démocratie et à l'ordre constitutionnel normal en Guinée.

Toutefois, estiment des observateurs, de nombreux obstacles pourraient se dresser devant l'homme qui est déjà présenté comme un sauveur pour ce pays d’Afrique de l’ouest, premier exportateur mondial de bauxite. Le général Konaté a regagné Conakry mardi, après une semaine passée à Ouagadougou, au Burkina Faso, où il a rencontré le capitaine Camara, convalescent, et arraché un accord politique qui lui permet de décrisper l'atmosphère en Guinée. L'accord politique signé le 15 janvier sous l'égide du médiateur de la crise, le président burkinabé Blaise Compaoré, reprend quasiment toutes les préoccupations de l’opposition regroupée au sein du Forum des forces vives (FFV), notamment la nomination de Jean-Marie Doré, comme Premier ministre chargé de conduire la transition, désigné par le FFV.

La junte a nommé également deux vice-Premiers ministres – la syndicaliste Rabiatou Serah Diallo et le général Mamadouba Toto Camara – sans toutefois consulter le FFV. La seule proposition initiale des forces vives – à n’avoir pas été retenue par l'accord de Ouagadougou – est la dissolution du Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD), une émanation de la junte. Le FFV regroupe les principaux leaders de partis d’opposition, de syndicats et d’organisations de la société civile du pays. «Ce pays a trop souffert. Le rôle de l’armée est de garantir la sécurité des civils et l’intégrité territoriale. Si nous n’acceptons pas de retourner dans les casernes pour permettre le retour de la démocratie dans ce pays, mêmes vous les militaires, nous ne pourrons plus vous payer», avait affirmé Konaté lors d’un rassemblement de militaires au camp Alpha Yaya Diallo, quelques heures avant son départ pour Ouagadougou. Ainsi, tous les membres du CNDD, du gouvernement et ceux du futur Conseil national de transition (CNT) – qui devrait regrouper 101 personnalités – ne pourront pas faire acte de candidature lors de la prochaine élection présidentielle prévue dans six mois. «Nous exigeons une consultation préalable avant toute décision concernant la structure et la composition du gouvernement. Nous estimons que ces dernières décisions (nomination d’un Premier ministre et de deux vice-Premiers ministres) comme des accords conclus entre le président Blaise Compaoré et la junte qui n’engagent pas le FFV», a déclaré Doré à la presse, jetant un froid à l’enthousiasme général. «Je pense que nous avons mis la charrue avant le bœufs et cela pourrait affecter sérieusement le processus de transition. Nous ne pouvons pas discuter de composition gouvernementale sans négocier sérieusement les détails importants», a indiqué à IPS Mamadou Bah Baddiko, leader de l’Union des forces démocratiques (UFD), un parti d’opposition. Les leaders politiques, qui dirigent les plus grands partis d’opposition du pays, Alpha Condé et Cellou Dalein Diallo, ont pour leur part salué l’accord en espérant qu’il mènera à des élections «libres et transparentes». Rabiatou Serah Diallo, leader de la Confédération nationale des travailleurs de Guinée (CNTG) – nommée également vice-Premier ministre – a elle aussi dénoncé l'unilatéralisme de la junte dans sa décision de nommer un premier ministre et deux vice-Premiers ministres. “Nous devons être consultés et non pas être mis devant le fait accompli. Nous allons demander une rencontre avec le général Sékouba Konaté”, a-t-elle déclaré. Konaté a déjà reçu ce mercredi plusieurs leaders du Forum des forces vives, à Conakry, la capitale guinéenne, mais aucune information n’a encore filtré de cette rencontre. Pour l’analyste politique Madani Dia, les problèmes de fond demeurent, malgré les déclarations de bonne volonté du général Konaté. «Konaté doit impérativement convaincre à la fois le FFV et le CNDD de se mobiliser derrière lui pour réussir la transition. Ce sera très difficile, surtout au niveau des militaires dont certains responsables ne veulent pas de ce schéma de sortie de crise. Cela pourrait même compromettre sa réforme de l’armée», affirme Dia à IPS. Environ 15.000 militaires constituent l’effectif de l’ensemble des Forces armées guinéennes. Ces dernières années, le recrutement a été incontrôlé, selon certaines sources militaires qui dénoncent cela. «Le second obstacle est lié à la structure proposée pour la primature: un homme politique qui ne fait pas l’unanimité, une responsable syndicale qui n’aurait jamais dû se retrouver là et aussi un officier supérieur dont la présence montre bien que la junte n’est pas prête à tout lâcher», affirme Dia. «Je pense qu’on a de bonnes raisons d’être pessimiste quant à l’aboutissement heureux de cette transition, surtout dans le délai imparti de six mois. Même les consultations pour la formation du gouvernement risquent de traîner en longueur et cela n’est pas bon», ajoute-t-il. En dépit des réserves formulées par les plus pessimistes, une bonne partie des Guinéens préfère garder espoir. «Je pense qu’il ne faut pas confondre les choses. La nomination d’un Premier ministre issu de l’opposition ne doit certes pas faire perdre de vue qu’il faut qu’on soit sérieux dans les nominations des membres du gouvernement, mais il faut d’abord reconnaître que c’est une avancée inespérée», estime Moussa Dioumessy, un homme d’affaires résidant à Conakry. «Il faut juste bien aménager les priorités pour ne pas se perdre dans le processus de normalisation du pays. Ce ne sera pas facile, mais tout le monde va y gagner», observe-t-il. Pour sa part, Boubacar Diallo, responsable dans une banque nigériane qui doit s’installer bientôt à Conakry, affirme que «La confiance est revenue au niveau du pays avec l’accord négocié par Konaté. Nous attendons que les choses se concrétisent pour bien lancer les affaires». «Moi, je croise les doigts, en espérant que la situation va devenir normale pour une fois en Guinée. Depuis plusieurs mois, toutes mes affaires sont bloquées», déclare, de son côté, Naby Diallo, un commerçant importateur de carreaux pour la construction des bâtiments. «Auparavant, je pouvais envoyer en Guinée jusqu’à une trentaine de containers (de carreaux) par mois. Depuis ces événements (difficiles), je n’arrive même pas à écouler deux containers par mois», se plaint-il.