NIGERIA: Les communautés des lacs laissées en plan

DORON-BAGA et KANO, Nigeria, 13 jan (IPS) – Les plus capables sont en train de fuir les rives du lac Tchad: Adamu Modu, un jeune pêcheur, est en train de rejoindre un flux d'hommes valides qui se dirigent vers le sud pour trouver du travail dans la partie méridionale du pays.

“Je suis actuellement en train de m’installer à Ibadan, dans le sud, où le poisson est abondant, pour continuer ma pêche afin que je puisse rendre ma vie meilleure”, déclare ce jeune de 25 ans.

“Nous avions l’habitude d’attraper beaucoup de poissons ici. Un pêcheur capturait habituellement des poissons coûtant jusqu’à 3.000 nairas (équivalant à 200 dollars) en une seule journée, mais maintenant, notre pêche est réduite à 750 nairas par jour, voire moins”.

La réduction, depuis des décennies, de l'un des plus grands lacs d'Afrique conduit des gens comme Modu vers le sud. Les femmes et les enfants constituent maintenant la majorité dans des villages comme celui de Modu, Doron-Baga, sur la rive nigériane du lac Tchad.

La réduction du bénéfice issu de la pêche a amené le mari de Ramatu Abdullahi à quitter la ville il y a trois mois, lui aussi se dirigeant vers le sud, promettant d'envoyer de l'argent pour l'aider à prendre soin de leurs quatre enfants. Les migrants qui ne trouvent pas le travail de pêche ailleurs finiront probablement comme de petits commerçants ou des travailleurs manuels dans les grandes villes comme Ibadan ou Lagos; quelques-uns se feront assez d'argent pour satisfaire convenablement les besoins des familles laissées derrière.

Abdullahi n’est pas assise dans un espoir vain à Doron-Baga, mais le rendement de sa ferme est également sous pression.

“Le désert continue d'empiéter sur les terres agricoles. Comme l'eau descend, le sable du Sahara s’installe à sa place”, dit-elle, prenant une pause dans le désherbage de son potager.

“Cela a été une bataille pour la survie”, confie Abdullahi. “Quand j'ai constaté que ma récolte issue de l'agriculture pluviale baissait constamment, je me suis tournée vers l'irrigation, mais le rendement n'est pas encourageant non plus”.

Au cours des trois dernières décennies, le lac Tchad à baissé jusqu’à moins de 10 pour cent de sa taille d'origine, selon les chiffres de la Commission du bassin du lac Tchad (CBLT), une agence dirigée conjointement par sept pays d'Afrique de l’ouest, du nord et du centre.

“Le lac est passé (d'une superficie de) 25.000 kilomètres carrés à moins de 2.000 km2 au cours des 30 dernières années. Il continue de tarir du fait des conditions climatiques et des activités humaines en amont”, explique Dr Ibrahim Goni, géologue à l'Université de Maiduguri, dans le nord-est du Nigeria, qui a étudié le lac.

“Nous avons vu une réduction drastique de la pluviométrie en 40 ans. Les précipitations ont diminué de moitié, de 800 millimètres (par an) dans les années 1960 à environ 400 millimètres présentement”, souligne Goni.

“Cela a abouti à une sécheresse incessante. Pis encore, les fleuves et les affluents qui alimentent le lac ont diminué en raison de précipitations insuffisantes, ce qui réduit considérablement le volume d'eau qu'ils déversent dans le lac”.

Les experts observent que le changement climatique est en train d'attaquer le lac sur deux fronts – la baisse de la pluviométrie et l'accélération de l'évaporation du fait de températures plus élevées. L'eau est en train de disparaître avec les moyens de subsistance de plus de 30 millions de personnes vivant dans les communautés de pêcheurs et agricoles autour de ce lac qui chevauche les frontières du Nigeria, du Tchad, du Niger et du Cameroun.

L'activité humaine contribue également au problème de manière plus directe. Plusieurs petits barrages au Niger, au Cameroun et au Tchad ont considérablement réduit les flux d'eau à travers les fleuves Chari et Logone.

“La construction de barrages d'irrigation en amont, tels que les barrages de Tiga et de Challawa à Kano, réduit l'eau qui se déverse dans le lac”, déclare Goni.

En amont du lac, au Nigeria, les prises sont en train de diminuer comme conséquence des faibles volumes d'eau dans le fleuve Hadejia, l'un des affluents du fleuve Komadugu-Yobe qui finit par se jette dans le lac Tchad.

La propagation d'une espèce de roseau massette (Typha australis – localement appelé kachalla) est en train de créer des problèmes pour les pêcheurs et les agriculteurs également. Ce roseau, haut, profondément enraciné et à propagation rapide, se répand rapidement le long du fleuve depuis que le barrage de Tiga a été achevé dans les années 1970. La modification du flux d'eau à travers le réseau fluvial a permis à l'eau peu profonde de rester pendant des périodes plus longues, des conditions idéales pour la propagation du kachalla, particulièrement dans les plaines inondables fertiles attenantes au fleuve.

La pêche est rendue plus difficile là où les roseaux bouchent les voies navigables. Les roseaux poussent à une telle densité qu'ils bloquent parfois le cours du fleuve, le détournant le long de nouvelles voies et détruisant des terres cultivées. Comme si cela ne suffisait pas, le kachalla fournit également un habitat idéal aux quelea, des oiseaux destructeurs, en grandes volées qui détruisent fréquemment les cultures juste avant la récolte.

“Je ne peux pas vivre ici et mourir de pauvreté”, déclare Adamu Modu, pendant qu’il dit ses adieux à ses amis à Doron-Baga. Mais peut-être part-il très tôt.

Vers la fin de 2009, le Programme d'appui au développement durable du lac Tchad, un projet partiellement financé par la Banque africaine de développement, a été lancé. Pendant six ans, le programme défrichera certains des canaux d'eau entrant dans le lac, commencera à attaquer la végétation agressive bloquant le lac, mettra en place des mécanismes pour fixer 8.000 hectares de dunes de sable, et prendra des mesures pour lutter contre l’érosion sur 27.000 autres hectares autour du lac.

Une partie des fonds de ce programme de 95 millions de dollars ira également à l'étude de la manière de réduire les dommages causés par les barrages et les projets d'irrigation en amont, ainsi que la façon dont l'eau supplémentaire peut être détournée pour réapprovisionner le lac assoiffé.

La CBLT, gérée conjointement par les quatre pays qui partagent le lac ainsi que la Libye et la République centrafricaine, a un plan ambitieux visant à ressusciter le lac en détournant l'eau du fleuve Oubangui en République du Congo.

Une étude de faisabilité réalisée par un consortium français a été demandée pour déterminer la façon dont le projet peut être conçu pour remplir à nouveau le lac Tchad ainsi que pour améliorer la navigabilité du fleuve Chari à travers lequel l'eau serait canalisée – tout en évitant de créer de nouveaux problèmes.