COTE D’IVOIRE: Une nouvelle crise pour un nouveau report de l’élection

ABIDJAN, 12 jan (IPS) – Prévue pour se tenir entre la fin février et le début de mars prochain, l’élection présidentielle attendue en Côte d’Ivoire, maintes fois reportées depuis 2005, se retrouve encore dans une nouvelle impasse.

Depuis la fin de la semaine dernière, le camp présidentiel et la Commission électorale indépendante (CEI), la structure officielle chargée de l’organisation du scrutin – soutenue par l’opposition -, sont à couteaux tirés par rapport à la gestion de la liste électorale contestée. Alors que cet ultime processus, censé aboutir à la publication de la liste électorale définitive, semblait tirer vers sa fin, le chef de l’Etat ivoirien, Laurent Gbagbo et ses partisans ont accusé la CEI de “fraude et de manipulation portant sur de nombreux électeurs au profit de l’opposition”. Dans une déclaration télévisée diffusée samedi dernier, le porte-parole de la présidence ivoirienne, Gervais Coulibaly, a accusé le président de la Commission électorale, Robert Beugré Mambé, d’avoir fait des croisements parallèles pour inscrire 429.000 personnes sur la liste électorale.

Ensuite, le Front populaire ivoirien (le parti de Gbagbo), a réclamé dans une déclaration publiée lundi, “la démission du président de la commission et la radiation de son vice-président pour activisme au profit du RDR (un parti d’opposition), la poursuite judiciaire de Mambé et de toutes les personnes impliquées dans cette opération frauduleuse…” (Le RDR est le Rassemblement des républicains, le parti de l’ancien Premier ministre Alassane Ouattara). Cette accusation a été rejetée par la CEI dans un communiqué publié lundi. “Le président de la CEI n'a, à aucun moment, pris une initiative tendant à inscrire d'office des personnes qui ne se sont pas soumises au contentieux dans les procédures en vigueur. Elle reste attachée à la réalisation d'une liste électorale de qualité”, écrit la commission. L’opposition, qui a décidé de soutenir la CEI, dont le président et plusieurs de ses vice-présidents sont issus, estime que ces accusations ne sont que le fait d’une “cabale orchestrée par le camp présidentiel” pour retarder davantage le déroulement des élections. Et elle envisage d’appeler sa jeunesse dans les rues pour protester. Au nom du Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix, Alphonse Djédjé Mady, porte-parole du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI, le parti l’ancien président Henri Konan Bédié), a estimé lundi que cette affaire était “une manœuvre dilatoire du FPI. Cela démontre une volonté affichée du camp présidentiel à ne pas aller aux élections”. “Tous les ingrédients sont désormais réunis pour que les élections ne se tiennent pas à la période indiquée”, affirme à IPS, le politologue ivoirien Maurice Zagol. “Il y a désormais une rupture de confiance évidente entre les différentes parties et il paraît improbable de colmater cette brèche aussi facilement, tant qu’il n’y aura pas de grands bouleversements au sein de la structure organisatrice des élections, comme le souhaite le camp présidentiel”, ajoute-t-il. Selon Zagol, “il est dommage que cette nouvelle crise intervienne en ce moment. Il y avait tellement d’espoir au moment d’entrer dans la nouvelle année qu’on se voit encore surpris à faire une pirouette vers l’arrière”. Zagol prend pour preuve l’optimisme affiché par les politiques par rapport aux élections, et le projet de décision sur le désarmement et le encasernement des ex-rebelles dans quatre villes du pays. Des éléments, dont 5.000 hommes sont censés intégrer la future nouvelle armée et au sein desquels 400 officiers et sous-officiers de l'armée passés à la rébellion ont vu leurs grades harmonisés avec leurs camarades des Forces de défense et de sécurité (FDS, loyalistes). La Côte d’Ivoire est divisée en deux par une rébellion armée qui occupe la moitié nord du pays. Depuis plus de sept ans, des ex-soldats de l’armée régulière ont pris les armes pour lutter contre l’exclusion présumée des populations de cette partie du territoire. Dans l’attente de la présidentielle, le processus de sortie de crise était à l’étape de la gestion du contentieux relatif à la liste électorale, qui devait prendre fin le 6 janvier dernier. Mais il avait été reporté à la suite de deux semaines de grèves observées par les greffiers qui réclamaient principalement le paiement intégral de cinq mois d’arriérés de salaires avant de reprendre leur travail consistant notamment à produire certains documents administratifs aux pétitionnaires. Sur une population de six millions de pétitionnaires (électeurs potentiels), environ quatre millions de personnes ont été directement retenues. Et près de deux millions de personnes ont été recalées, dont le quart ne se retrouvait dans aucun des premiers fichiers historiques qui avaient été retenus comme moyens de vérification. “Je figure sur la liste électronique provisoire. Mais lorsqu’elle a été tirée sur du papier pour être affichée, mon enregistrement n’y figurait pas”, raconte à IPS, Madeleine Bougouhi, 38 ans, habitant le quartier de Yopougon, au nord-est d’Abidjan, la capitale économique ivoirienne. “J’attends toujours d’être reçue pour que mon dossier soit traité”, indique-t-elle. De son côté, Moussa Bakayoko, 28 ans, affirme que son nom a été omis pour des raisons qui lui sont encore inconnues. “Toute la famille est présente sur le fichier électoral et je suis le seul dont le nom est absent”, dit-il, reconnaissant toutefois avoir déjà refait son extrait de naissance pour lui permettre de réduire son âge. “Ces cas de figure constituent aujourd’hui le gros du problème auquel est confronté le processus du contentieux électoral. Ce sont des doublons alphanumériques. Ils ont dû, soit pour trouver du travail, utiliser l’extrait de naissance du cadet, soit alors décider de réduire leur âge pour passer plus de temps à la fonction publique”, explique à IPS, Donatien Kacou, agent de la CEI, En plus de ces situations difficiles à trancher sur le champ par les bureaux de la CEI, il y a les doublons biométriques (les mêmes empreintes digitales) qui sont renvoyés devant les tribunaux, ajoute Kacou. A ce jour, cette étape du contentieux électoral est attendue pour s’achever au plus vite et faire place à la réinscription. Une autre phase est prévue dans 68 centres de coordination ouverts dans les départements régionaux et qui attendent de démarrer. “En définitive, il n’y a rien qui permet d’afficher l’optimisme d’alors. Ce léger retard auquel il faudra ajouter la nouvelle crise de confiance entre le camp présidentiel et la commission électorale, ne pourra conduire qu’à un report évident de la période électorale”, conclut Zagol.