ROME, 8 déc (IPS) – “Il est clair qu'il existe des différences énormes en Afrique subsaharienne, mais en général, la région fait très bien en termes d’autonomisation politique”, déclare, dans un entretien téléphonique depuis Genève, Saadia Zahidi, responsable du Programme des femmes leaders et de l’égalité de genre au cours du Forum économique mondial (WEF).
Mais quelles sont les questions en suspens dans la région? L’indice de 'Global Gender Gap' (Ecart entre les sexes dans le monde – GGG) classe 134 pays en fonction de l'égalité de genre, et il est conçu pour mesurer les écarts basés sur le genre dans l'accès aux ressources et aux opportunités dans chacun des pays, plutôt que les niveaux globaux des ressources disponibles dans ces pays. Il examine quatre facteurs: la participation et les opportunités économiques; le niveau d'instruction; l’autonomisation politique ainsi que la santé et la survie des femmes. Dans un entretien avec IPS, Zahidi discute des cas concrets, sur la base des données dénichées pour le rapport sur les GGG, et fait des commentaires sur l'émergence de l'Afrique du Sud comme étant un pays avec l'un des plus faibles écarts entre les sexes dans le monde et d'autres tendances dans la région subsaharienne. IPS: La surprise cette année, c’est l'Afrique du Sud, passant de la 22ème position l'année dernière à la 6ème place actuellement. Qu’est-ce qui a changé?
SAADIA ZAHIDI: Les données révèlent que l'Afrique du Sud a opéré des améliorations significatives dans la participation de la main-d’œuvre féminine en plus des gains pour les femmes au parlement et dans des postes ministériels au sein du nouveau gouvernement. Dans d'autres pays, nous avons constaté des améliorations dans une seule variable. Alors que dans le cas de l'Afrique du Sud, nous avons vu de nettes améliorations tant dans la participation politique que dans le marché du travail. Mais bien que l'indice montre une avancée, il pourrait s’agir plus d'un changement graduel au cours des deux dernières années en termes d'accès au travail, puisque l'OIT (Organisation internationale du travail) a récemment actualisé ses données, et nous voyons le changement maintenant (dans l'indice). IPS: Mais nous parlons d'un pays classé premier pour les viols par habitant (1,19538 pour 1.000 habitants), selon la septième Enquête de l’ONU sur les tendances de la criminalité et les opérations des systèmes de justice pénale, couvrant la période 1998-2000. Comment l’Afrique du Sud peut-elle occuper une telle position privilégiée dans l'indice GGG, tout en faisant face à de telles réalités?
SZ: Il y a plusieurs réponses à cette question. Nous voyons un nombre de situations comparables, où vous avez des améliorations dans certaines variables, combinées avec des performances très faibles dans d'autres. Par exemple, l'Inde (114 dans l'indice GGG de 2009) est un pays en croissance rapide qui n’a pas de bons résultats dans l'indice GGG (en raison de mauvais résultats dans la participation politique et économique), avec d’énormes problèmes comme l'infanticide féminin et des avortements sélectionnés. Ce type de discrimination se produit dans des sociétés très inégales, où vous avez une grande partie de la population qui est pauvre, ensuite une classe moyenne émergente, et une élite très riche. Un autre cas est celui du Brésil (82), qui a certainement de mauvaises performances dans l'autonomisation politique (alors qu’il fait très bien en termes d'éducation et d'accès à la santé pour les femmes). Toutefois, l'indice GGG ne considère pas les violences faites aux femmes et d’autres questions de genre similaires. Il considère les femmes comme des ressources, comment un pays quelconque investit sur ces ressources (en termes d'éducation et de santé) et la façon dont ces ressources sont mises en usage productif. Et nous mesurons les écarts, et non les niveaux. Mais si vous regardez les informations supplémentaires au bas du rapport, les droits fondamentaux et les variables sociales institutionnelles sont prises en compte, y compris la santé maternelle, la mutilation génitale féminine, la polygamie, et l'existence d'une loi sanctionnant les actes de violences faites aux femmes sur une échelle de 0 à 1, où 0 est le meilleur score. L’Afrique du Sud occupe 0,42 en matière de loi sanctionnant les violences faites aux femmes et 0,50 en matière de polygamie; alors, il y a beaucoup de choses qui doivent être améliorées. Cependant, même les meilleurs pays au monde, comme l'Islande (1) ou la Suède (4) n'ont toujours pas fermé les écarts entre les sexes. IPS: Le Lesotho est en avance de six positions, de la 16ème à la 10ème position. Parmi les 10 premiers pays, il y a six pays d’Europe, deux d'Afrique, deux de la région d’Asie et du Pacifique. Est-ce que cela dit quelque chose sur l'Afrique en général?
SZ: Je pense qu'il existe des différences énormes dans les classements à travers l’Afrique subsaharienne. Je ne peux pas faire une déclaration sur toute la région. Par exemple, le Tchad (133) et l'Ethiopie (122) sont complètement en bas du classement mondial. Mais nous pouvons dire que la région a une force claire en termes de participation économique et politique pour les femmes. Dans l'ensemble, l’Afrique subsaharienne réussit mieux que le Moyen-Orient et l’Afrique du nord, l’Asie et l’Amérique latine et les Caraïbes, et elle est presque à égalité avec l'Europe de l'est et de l’ouest. En termes d’autonomisation politique, même si tous les classements sont bas, la région subsaharienne fait mieux que le Moyen-Orient et l’Afrique du nord (le pire), l’Europe de l’est, l’Amérique latine et les Caraïbes, et l’Amérique du nord. Toutefois, il y a un long chemin à parcourir en termes d'éducation et de santé. La région a le classement le plus bas dans le monde entier; et en termes de santé, elle a le deuxième classement le plus bas après l'Asie. IPS: Dans la brume d'une crise économique mondiale, le rapport suggère qu'il existe un lien direct entre les faibles écarts de genre et la performance économique élevée.
SZ: Cela dépend de la façon dont vous considérez le genre. Vous pouvez le considérer comme une question d'égalité et de droits humains. Et il est clair que vous devriez avoir des droits égaux pour tout le monde. Mais une deuxième raison est l'efficacité. Les femmes constituent la moitié des ressources humaines. La façon dont un pays utilise ses ressources humaines aura une incidence sur sa performance. Et nous voyons une corrélation entre l'indice GGG et l’Indice de compétitivité mondiale (du WEF). D’une façon générale, il y a trois groupes de pays. Le premier groupe comprend les pays où les fondamentaux, la santé et l'éducation, ne sont pas donnés aux femmes. Et vous ne pouvez pas avoir le progrès économique et politique sans eux. Le deuxième groupe comprend les pays dont la population en général a accès à la santé et à l'éducation qui ont fait l'investissement, mais n'ont pas encore obtenu les récompenses parce qu'ils n'ont pas assez investi dans l'élimination des obstacles à la participation économique et politique. Le troisième groupe comprend les pays qui ont fait les investissements nécessaires en matière d'accès à la santé et à l'éducation, et également dans le changement des niveaux d'entrée dans les sphères politique et économique. Mais ceci n'est pas suffisant parce que certains obstacles subsistent encore et les femmes sont coincées à un certain niveau. Il s'agit des pays comme la Suède (4), le Danemark (7) et les États-Unis (31). Les dernières barrières n'ont pas été éliminées. IPS: Mais qu’en est-il de l’Afrique du Sud?
SZ: Il y a des exceptions, et l'Afrique du Sud en est une. L’Afrique du Sud fait assez bien, relativement parlant. En effet, en termes d'éducation, le score est de 99 pour cent de l’éducation dont bénéficient les hommes, ce qui est extrêmement élevé, par exemple. Les pays qui réduisent leurs écarts dans l'éducation et la santé, ou sont proches de le faire, commencent à faire bien dans d'autres variables, indépendamment des revenus ou des ressources. L'indice ne considère pas l’ensemble des niveaux de développement, mais la façon dont les ressources sont équitablement réparties. Et l’Afrique du Sud, bien plus pauvre que la Suède, occupe un rang assez élevé.

