MONDE: "Le mini-sommet ministériel devrait changer la tactique de l’OMC sur l’alimentation"

GENÈVE, 7 sep (IPS) – Un groupe de 125 organisations non gouvernementales venues de 50 pays ont appelé les gouvernements – qui participaient à un récent mini-sommet ministériel sur les négociations commerciales en Inde – à rejeter la libéralisation approfondie de l’alimentation et promouvoir plutôt des politiques favorisant la sécurité alimentaire et le développement rural, et préservant les moyens de subsistance des agriculteurs.

Ces organisations, dont 13 sont en Afrique, estiment, dans une lettre adressée aux 36 pays participant au mini-sommet la semaine dernière, que les politiques de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) se sont soldé par “un système agricole mondial qui a échoué, y compris des marchés des produits de base extrêmement volatiles, un manque d'accès mondial aux aliments nutritifs et abordables, une augmentation de la faim, et l'érosion des revenus des agriculteurs.

“Ces politiques ont débouché sur la crise alimentaire mondiale que nous connaissons aujourd'hui, où environ 30.000 personnes meurent chaque jour de causes liées à la pauvreté, bon nombre à cause de la malnutrition et la faim. L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) estime que plus d'un milliard de personnes n’ont rien à manger actuellement, avec environ 150 millions d’autres confrontées à la faim comme conséquence de la crise alimentaire actuelle”, ont exposé les organisations.

Le nouveau ministre du Commerce de l'Inde, Anand Sharma, a convoqué la conférence qui a eu lieu jeudi et vendredi à New Delhi dans un autre effort d’accélérer les négociations tendues du Cycle de développement de Doha avant le septième sommet des ministres de l'OMC, prévu pour la fin de novembre à Genève. Sur les 36 pays qui ont été invités, seuls cinq sont des pays africains : l’Afrique du Sud, le Zimbabwe, la Tanzanie, le Nigeria et le Burkina Faso. La discussion s’est focalisée sur les deux principaux problèmes qui sont en train de paralyser le cycle: les produits agricoles et industriels, techniquement appelés AMNA ou accès aux marchés non-agricoles. “C'est le premier mini-sommet ministériel tenu dans un pays en développement”, indique Linu Mathew Philip du Centre pour le commerce et le développement (CENTAD) à New Delhi. “Il arrive dans le contexte d'un nouveau mandat politique à la fois aux États-Unis et en Inde. Il vient à un moment où le monde ne se remet pas de la récession mondiale. Mais il y a un pessimisme puisque beaucoup de questions demeurent toujours irrésolues”. Les signataires de la lettre affirment que les présentes négociations de l'OMC ne constituent pas un “cycle de développement” et qu'une plus grande libéralisation du commerce n’aiderait pas les pays pauvres à se remettre de la crise économique et alimentaire. Ils soulignent que la déréglementation du commerce dans l'agriculture a conduit à la suppression des commissions des produits de base qui ont aidé à gérer l'offre et à leur remplacement par des marchés des produits de base volatiles et spéculatifs. Par ailleurs, le système agricole mondial permet aux pays riches de subventionner leurs fermiers. Les produits subventionnés inondent les marchés des pays en développement, “représentant une concurrence déloyale pour les fermiers locaux”, détruisant des moyens de subsistance et augmentant la faim.

Les ONG indiquent que même là où des limites des subventions à l'exportation existent, les États-Unis et l'Union européenne (UE) les violent régulièrement et pratiquent du dumping pour leurs produits agricoles sur les marchés des pays en développement, ruinant des communautés agricoles. Un autre problème grave, selon les ONG, réside dans le système commercial mondial qui n’autorise pas les pays en développement à protéger et à soutenir la production alimentaire locale pour la consommation locale. Bien que cela ait provoqué la crise alimentaire et l'érosion des revenus des agriculteurs, les pays riches continuent de faire pression sur ceux du Sud pour qu’ils ouvrent leurs marchés, tout en refusant de réduire les subventions qu'ils accordent à leurs propres produits d’exportation de l’agro-industrie. Une coalition de plus de 46 pays, appelée le G33, est en train d’organiser la résistance à ces politiques et activités injustes au sein de l'OMC: ils font pression en faveur des soi-disant produits spéciaux et mécanismes spéciaux de sauvegarde qui permettraient aux pays en développement d’adopter des mesures de protection pendant les périodes d’augmentation des importations ou des crises.

“L'union entre ces pays – appuyés par une coalition encore plus grande de plus de 100 pays – est une étape essentielle vers l'amélioration de l’actuel système de commerce agricole”, soulignent les signataires. Mais c'est précisément ce que les pays riches ne veulent pas, entraînant le blocage du Cycle de Doha en juillet 2008.

“Une autre coalition d'ONG, dirigée par 'Third World Network' et 'Focus on the Global South', prévient que,”dans les derniers avant-projets (du texte de négociation), des dispositions destinées à protéger les moyens de subsistance des agriculteurs tels que les 'produits spéciaux' et les 'mécanismes spéciaux de sauvegarde' ont été rendues inefficaces”. Cette coalition a organisé une rencontre de stratégie à New Delhi le 2 septembre, la veille du mini-sommet ministériel. Pour les signataires de la lettre, la solution réside dans la souveraineté alimentaire et dans la possibilité pour les pays en développement d'exempter un grand nombre de produits du commerce mondial lorsqu'ils sont essentiels pour la sécurité alimentaire, le développement rural et les moyens de subsistance des fermiers. Ils appellent également à “un système commercial mondial qui discipline le comportement des entreprises, mette un terme au dumping et un arrêt immédiat aux subventions des produits d'exportation – sous toutes leurs formes, même les plus cachées – dans les pays développés et la fin des subventions du coton dans les pays riches, qui font du tord aux producteurs d’Afrique de l’ouest”. Ces ONG souhaitent également de nouveaux règlements sur le marché, tels que de nouvelles limites à la spéculation sur les marchés des matières premières, comme bon nombre de pays africains l’ont proposé à l'OMC. Quant aux négociations non-agricoles, qui comprennent la pêche, d'autres ressources naturelles et les produits industriels, “les réductions tarifaires et autres demandes forceront les pays en développement à réduire leurs droits de douane actuels dans certains cas et offriront l’accès à leurs marchés aux 153 pays membres de l'OMC”, avertissent 'Focus on the Global South' et 'Third World Network'. “Cela aura un impact énorme sur nos secteurs organisés et non-organisés et sur l'avenir de nos secteurs de transformation et de la pêche. À un moment où (l’Inde) ne se remet pas de la crise financière et agraire, la hâte du ministre Sharma pour conclure les négociations de Doha est inacceptable”, indiquent-elles. Ces ONG affirment que dans les premières années du Cycle de Doha (lancé en 2001), l'Inde a pris une position progressiste, défendant ses propres intérêts nationaux ainsi que les préoccupations du monde en développement. “Mais depuis que le gouvernement de l'UPA (Alliance progressiste unie) a pris le pouvoir en 2004, il y a eu une spirale à la baisse constante des positions de l'Inde sur les domaines clé en cours des négociations – l’agriculture, les tarifs industriels, les services et la propriété intellectuelle. Le gouvernement de l'UPA devrait être mis sous pression par des groupements agricoles, les syndicats et les mouvements sociaux pour protéger les droits des agriculteurs et de tous les travailleurs”.