Q&R: "L’autonomisation économique des Noirs d’Afrique du Sud a échoué"

LE CAP, 28 août (IPS) – Moeletsi Mbeki, frère de l'ancien président sud-africain Thabo Mbeki, croit que la politique centrale du gouvernement visant l'autonomisation économique des Noirs était en fait la création des élites économiques blanches du pays pour coopter des leaders noirs.

Dans son livre “Les architectes de la pauvreté – Pourquoi le capitalisme d'Afrique a besoin d’un changement”, Mbeki critique l'élite dirigeante en affirmant que l'autonomisation économique des Noirs (BEE) “porte un coup fatal contre l'émergence de l’esprit d’entreprise des Noirs en créant une petite classe de Noirs capitalistes riches, complices et improductifs, composée des politiciens du Congrès national africain (ANC), certains sont retraités et d'autres ne le sont pas”.

Il soutient que la politique de la BEE, qui vise à renforcer l'appropriation des entreprises par des Noirs, n'était pas l'invention de l'ANC mais a été créée par les riches oligarques blancs du pays pour coopter des dirigeants du mouvement de résistance des Noirs en les achetant avec ce qui ressemblait à un transfert sans frais d'importants actifs. Cela garantirait des sièges aux oligarques à la grande table de l’élaboration de la politique économique du gouvernement de l'ANC et donnerait aux oligarques et à leurs entreprises la première chance dans les contrats publics. L'impression était que toutes les personnes précédemment défavorisées bénéficieraient de la BEE. Toutefois, cela est loin de la vérité puisque l’élite politique et ses acolytes ont tiré le maximum des avantages. Stephanie Nieuwoudt a eu un entretien avec Mbeki, qui est également vice-président de l'Institut sud-africain des affaires internationales, un groupe de réflexion indépendant à l'Université de Witwatersrand.

IPS: Pensez-vous que la BEE soit un système bien conceptualisé qui pourrait avoir réalisé l'objectif d'autonomisation des masses?

Moeletsi Mbeki (MM): Elle n'a jamais été un bon système. Elle n'a jamais été destinée à faire avancer les masses. Elle était destinée à acheter ou à coopter les dirigeants du mouvement de résistance. La BEE ne peut pas travailler pour la majorité. Elle est uniquement destinée à promouvoir les intérêts de quelques-uns. Les masses ne sont pas contentes de ce qui se passe et nous commençons à voir cela dans les manifestations pour des services (des protestations très répandues au niveau communautaire se produisant actuellement). Les gens commencent à réagir contre cette inégalité et se tournent vers les responsables municipaux, qui sont considérés comme faisant partie de l'élite parce qu'ils sont élus par l'ANC qui n’est pas à la hauteur. IPS: Et pourtant, l'ANC a remporté une grande victoire dans les isoloirs au début de cette année?

MM: “L'ANC a perdu les deux-tiers de sa majorité. Il a perdu son soutien dans toutes les provinces sauf le KwaZulu Natal (le président du pays, Jacob Zuma, est originaire de cette province et il jouit d’un énorme soutien là-bas). L'ANC est en train d’acheter des pauvres avec des subventions sociales – 13 millions de personnes dans ce pays reçoivent des subventions sociales. Les projets prévus par le gouvernement (le plan de sauvetage contre la récession) pour recycler ceux qui sont dans le secteur privé, qui risquent d’être licenciés, ne sont que des tentatives du gouvernement pour paraître comme s’il est en train de régler les problèmes des services publics. Ces gens seront recyclés comme quoi? Et où seront-ils redéployés? Le gouvernement constate que les gens sont en colère et il essaie de les apaiser avec des promesses non durables. Le pays est en train de faire face à un conflit de classe entre les Noirs. D'une part, il y a les élites politiques et d'autre part, les masses. L’Afrique du Sud est toujours une nation arc-en-ciel, mais le conflit de classe émergent a le potentiel de s'aggraver.

IPS: L’Afrique du Sud est considérée par certains comme un exemple pour d'autres pays africains. Cette perception du pays est-elle en train de maintenir une sorte de terre de supériorité morale justifiée?

MM: Le secteur privé sud-africain est extrêmement puissant. C'est pourquoi vous trouverez des entreprises comme Shoprite, MTN et Standard Bank dans plusieurs pays africains. Ces entreprises offrent un excellent service et une excellente qualité tout en s’assurant que leurs marques sont protégées.

Mais l'Etat sud-africain est en train de décliner – il existe des niveaux élevés de corruption, le système des soins de santé est sur le point de s'effondrer et le système éducatif n’est pas performant. Entre 2000 et 2008, l’Afrique du Sud a été déclassée de 20 places par l'Indice de corruption de Transparency International – de la 34ème place à la 54ème. La corruption augmente à un taux énorme et elle a de graves impacts sur les pauvres. Les recettes destinées aux pauvres sont détournées, ce qui signifie qu'il y a un manque de prestation de services.

IPS: Certaines personnes prétendent que les Blancs qualifiés sont en train de quitter le pays à cause d'un manque d’opportunités du fait des politiques de la BEE.

MM: Les Noirs et les Blancs sont touchés. Il n'existe aucune incitation à rester dans le pays si vous savez que les postes élevés vont aux élites et à leurs acolytes. La discrimination positive et les politiques de la BEE sont devenues la piste interne pour les quelques élus. En ce moment, il y a 500.000 postes professionnels vacants non pourvus. Tout professionnel qui est employé peut créer une opportunité d'emploi pour d'autres qui sont moins qualifiés. L’Afrique du Sud est en train de devenir un pays désindustrialisé. Nous dépendons des importations plutôt que des exportations. En 1985, 31 pour cent de notre produit intérieur brut venait du secteur industriel. Maintenant, ce n'est que 16 pour cent. Des milliers de gens ont perdu leurs emplois. Notre industrie de fabrication de chaussures s'est effondrée et ceux qui sont qualifiés dans la fabrique de chaussures ont disparu. Nous sommes en train de reculer. Oui, il est moins cher d'importer beaucoup produits que de les fabriquer, mais c'est un argument qui va à l’encontre de d’objectif visé. Les gens sont en train de perdre leurs emplois et les gens sans emploi ne sont pas de toute façon en mesure d'acheter ces produits importés.

L'élite est devenue le consommateur qui vit des systèmes qui ont été créés avant 1994. Elle ne se considère pas comme un producteur et elle ne lance pas de nouvelles entreprises. IPS: Comment peut-on régler ces problèmes?

MM: Nous avons besoin de réformer le système électoral. Les députés ne devraient pas être élus sur une base de représentation proportionnelle, mais devraient représenter directement des circonscriptions électorales spécifiques. Cela améliorera la reddition des comptes. En ce moment, il n'existe pas de système de reddition des comptes.

Le système éducatif a besoin d’être réformé. Nous avons besoin de travailleurs qualifiés. Mais l'argent qui devrait aller à l'éducation est utilisé à des fins de la BEE et est donné à des politiciens qui construisent de grands palais et achètent des voitures chères. Ici, les questions critiques sont la hausse de l'inégalité économique et l’augmentation de la dépendance des importations. La combinaison de ces deux facteurs est mortelle. Elle est en train de guider la tendance du chômage en Afrique du Sud, provoquant un conflit entre Noirs. Et dans le processus, les ressortissants étrangers sont pris dans ce conflit (comme cela a été constaté avec les attaques xénophobes de l'année dernière).