LE CAP, 12 août (IPS) – Tous les jours ouvrables, au matin, un cortège élégant quitte les bureaux de l’ONG ‘MaAfrika Tikkun’ à Delft, au Cap; se heurte et avance en cahotant sur les allées de gravier; atteint ensuite le goudron et se disperse dans tous les coins du township…
“Ces gens, ils sont 'mos kwaai jong' (maintenant très cool) – ils vont à vélo maintenant…”, déclare un spectateur envieux.
Dans une zone décrite par la presse comme en proie à la criminalité, morne et désespérée, les agents de santé de 'MaAfrika Tikkun' parcourent les rues entre les cabanes et les maisons sans inquiétude, sur leurs 'Africabikes' (vélos d’Afrique) élégants, noirs, à une vitesse, leurs paniers en fer et leurs sacs à dos remplis du matériel de soins à domicile. “Les gens disent qu’il ressemble à un ancien vélo”, affirme Esmerelda Piers, qui travaille comme une aide à domicile depuis 2006. “Tout le monde veut en avoir un. Nous fermons nos vélos, mais les gens les voient presque comme des vélos 'ambulance' et ils ne nous les enlèvent pas”. Piers était un des 108 agents de santé de 'MaAfrika Tikkun' qui ont reçu un vélo vers la fin de 2008, offert par 'Biketown Africa', un projet basé aux Etats-Unis. Ce projet vise à offrir 1.000 vélos supplémentaires aux agents de santé en 2009.
Ces aides-soignants font des visites à domicile, soignent les plaies et s’assurent que les gens souffrant de maladies chroniques (telles que la tuberculose, les diabètes et le VIH/SIDA) prennent leurs médicaments. Ils surveillent également la croissance et le bien-être des nouveaux-nés. Piers vit à Delft depuis 19 ans, et comme la plupart des aides-soignants, allait d’un malade à l’autre en marchant. “C’est lent, et fatigant, et parfois vous êtes obligé de courir pour arriver au malade suivant”, confie-t-elle. “Si vous voulez prendre un taxi, vous devez payer de votre propre poche”. Le gouvernement national de l’Afrique du Sud paie aux aides-soignants une allocation pour visiter un minimum de quatre à dix patients par jour (selon le niveau des soins qu’il faut). Mais parfois, les aides-soignants n’arrivent pas à visiter tout le monde, déclare Beryl van den Heever, qui dirige l’équipe de 'MaAfrika Tikkun'. “Cela pourrait prendre beaucoup de temps pour laver et écouter un seul malade. Parfois, les aides-soignants arrivent à visiter seulement cinq personnes correctement. “Maintenant, nos aides-soignants visitent 8 à 12 personnes par jour; ils passent plus de temps avec les patients, et ils peuvent répondre aux urgences plus rapidement…” Les soins de santé communautaire, tels que les soins à domicile, jouent un rôle vital dans l’amélioration de la santé publique et la réduction de la pression sur les centres de santé, explique Faiza Steyn, directrice de communication du ministère de la Santé provinciale du Cap occidental.
Au Cap occidental seul, il y a eu une augmentation de 83 pour cent du nombre d’aides-soignants nommés par l’ONG au cours de ces dernières années, et ils ont fourni des soins à domicile à plus de 24.000 personnes pendant cette période. Les aides-soignants travaillent essentiellement dans trois domaines: ce que le ministère de la Santé appelle 'déhospitalisation', des patients qui ont été sortis de l’hôpital mais qui ont toujours besoin des soins; un appui de suivi, notamment pour les maladies chroniques, la tuberculose (TB), les diabètes, l’hypertension et les maladies mentales; et des campagnes de sensibilisation sur la santé. Charles Rosants, dans son troisième mois en tant qu’aide-soignant, raconte la façon dont il a visité un patient qui n’avait pas de vivres dans sa maison. “Comment puis-je lui demander de prendre ses médicaments sans manger?” “Pouvoir aider les gens de cette façon, c’est ce qui me permet de me tenir debout tous les matins”, indique Rosant – qui est monté sur son vélo pour filer vers la boutique la plus proche pour acheter du pain pour son patient. “A pied, je ne serais revenu le voir qu’au lendemain”. A une autre occasion, l’équipe de Delft a pu mobiliser d’autres aides-soignants lorsqu’elle avait besoin de créer une 'ambulance de fortune' pour transporter un malade à l’hôpital. “Nous n’aurions jamais réuni autrement autant de personnes si vite”, affirme Piers. Mais ils ne se déplacent pas si vite au point de ne plus pouvoir s’arrêter, de causer et de faire partie de la communauté. “Nous roulons assez lentement vers les gens afin qu’ils sortent de leurs maisons et nous poser des questions”, déclare Piers. “Nous pouvons toujours donner des conseils 'tout en roulant'”.
En termes de l’énergie dépensée sur le trajet, un simple cycliste peut parcourir quatre fois plus la distance qu’un piéton, indique Bradley Schroeder de 'BikeTown Africa', et transporter jusqu’à cinq fois plus de produits. Et en termes de vitesse, il faut environ autant d’effort pour marcher à quatre kilomètres par heure que pour rouler à 16 km par heure. Les vélos ont également des coûts d’exploitation les plus bas de tous les modes de transport. Seize kilomètres, c’est la distance moyenne que Trudy Makerman parcourt chaque jour, pour terminer ses tournées en tant qu’aide-soignante. Makerman est un agent de soins de santé dans le district de culture de fruits de Robertson, au Cap occidental. Ensemble avec Stoffel Klein et Nicolene Regue de l’Association de développement rural de Robertson, elle parcourt de longues distances – 10 à 20 km – sur des routes escarpées pour visiter les bébés et les personnes souffrant de maladies chroniques. En novembre 2008, l’association a reçu une livraison de bicyclettes de la part de 'Shova Kalula', un programme du gouvernement national. Depuis ce temps, l’équipe a pu visiter entre 500 et 550 patients par mois (et passer plus de temps avec chacun d’entre eux – puisqu’ils ne sont pas obligés de partir précipitamment à pied vers la ferme suivante), contre 100-200 patients qu’ils visitaient lorsqu’ils marchaient. “Aller là-bas à pied n’était pas le gros problème”, déclare Makerman. “C’était le 'eindpad' (la marche arrière), un jour, il faisait chaud. (Leurs jours de marche commencent à huit heures et fini à 12:30). A ce moment, nous sommes déjà fatigués par le travail. J’avais souvent envie de me reposer avant de visiter le malade suivant; je n’avais pas toujours assez d’énergie pour eux”. Son vélo lui permet aussi de quitter la maison plus tard dans la matinée, et de rentrer tôt à la maison, lui accordant plus de temps avec sa famille.
“Mon vélo est bon pour moi”, confie Makerman. “Les gens peuvent crier que je suis trop vieille (elle a 43 ans) et se demander pourquoi je n’ai pas une voiture. Mais pour moi, mon vélo réduit mon stress. Il est bon pour moi et bon pour mes malades. Tous les agents de santé devraient en avoir un!” Piers trouve également un avantage personnel dans son vélo. “Je vais voir des amis et cousins ou cousines à Belhar, à Bellville. Je vais faire des emplettes, je visite mes cousins ou cousines; chaque fois, j’économise au moins 30 rands (3,50 dollars) dans le prix de la course”. Et elle amène ses enfants avec elle, mais seulement sur son vieux vélo. “Mes enfants de neuf et six ans, les deux tiennent sur le vélo, mais je n’utilise pas mon vélo de service pour cela!”, explique-t-elle. “Mais vous savez, il ne s’agit pas du vélo”, affirme Piers – ignorant qu’elle est en train de répéter le titre de cette célèbre autobiographie. “Certaines personnes veulent devenir des aides-soignants parce qu’elles auront un vélo, mais pour nous, le vélo est juste la cerise sur le gâteau. Quand quelqu’un me remercie pour un travail bien fait, je sais pourquoi je fais cela. Et le vélo m’aide à mieux le faire”.

