ADIAKE, Côte d’Ivoire, 23 juil (IPS) – Lorsqu’une importante compagnie agro-industrielle a commencé à raser le riche réservoir de biodiversité de la Forêt des marais de Tanoé (FMT) dans le sud-est de la Côte d’Ivoire, pour un projet de palmier à huile, des écologistes, soutenus par les populations riveraines, ont produit un manifeste pour la conservation de ce patrimoine environnemental.
Par la suite, pour renforcer la légitimité du combat des écologistes et des populations, des organisations non gouvernementales (ONG) se sont jointes à la lutte, de même que la communauté internationale, mais surtout des cadres locaux qui ont adressé des courriers de protestation aux autorités administratives du pays. “Le projet de l’entreprise de transformation de palmier à huile risquait de provoquer la disparition d'espèces animales et de plantes que l'on ne retrouve que dans la Forêt des marais Tanoé”, déclare à IPS, Inza Koné, coordonnateur du programme de Recherche et actions pour la sauvegarde des primates de Côte d'Ivoire (RASAP-CI), une ONG basée à Abidjan, la capitale économique ivoirienne. Selon Koné, les espaces phares sont le colobe bai de Miss Waldron, le cercopithèque diane roloway et le cercocèbe couronné, les trois espèces de primates les plus menacées d'extinction en Afrique de l'ouest. Elles figurent sur la liste des 25 espèces de primates les plus menacées au monde. En outre, 179 espèces d'oiseaux dont une soixantaine est d'intérêt international et 279 espèces de plantes dont 33 sont d'un intérêt pour la conservation, vivent dans la FMT, ajoute-t-il. “Nous avons été choqués qu'un projet de destruction de cette forêt ait été lancé sans même qu'une étude d'impact environnemental et social ait été conduite alors que le code de l'environnement en vigueur en Côte d'Ivoire est très clair sur ce point”, fustige Koné, principal artisan de l’opposition au projet de palmier à huile. Vers fin-2007, en effet, une importante société ivoirienne de transformation d'huile de palme entendait exploiter 6.000 hectares de la FMT pour mettre en œuvre son projet agro-industriel qui devait être financé à hauteur de 18 milliards de francs CFA (environ 39 millions de dollars). Le projet devrait permettre également la création de quelque 1.000 emplois agricoles et 300 emplois industriels. Malheureusement, il s’est heurté à un refus catégorique des écologistes et des populations riveraines. La société ivoirienne était associée à d’autres investisseurs étrangers venant de la Malaisie. Selon un employé de la direction de la protection de la nature au ministère ivoirien de l’Environnement, qui a requis l'anonymat, les autorités avaient décidé, depuis avril 2007, de faire de cette forêt une réserve naturelle. Le gouvernement s’est donc opposé au projet des investisseurs nationaux et étrangers qui auraient tenté, dans un premier temps, d’établir un accord directement avec le Conseil général d’Adiaké, le chef-lieu de département. “On ne pourrait jamais compenser les pertes causées par la disparition de cette forêt et les coûts pour faire face aux dégâts provoqués par cette disparition seraient mille fois plus énormes que les bénéfices que cela peut engendrer”, explique à IPS Koné, qui effectue régulièrement des visites dans la région. Koné, RASAP-CI, soutient que leur mobilisation et leur refus n’avaient pas pour but de s’opposer à un quelconque développement économique du pays, mais de sauver de sauver la nature. En effet, dit-il, outre les espèces animales, l’importance de cette forêt est aussi d'ordre climatique du fait qu’elle constitue la dernière relique de forêt relativement intacte dans l'extrême sud-est de la Côte d'Ivoire. “Du fait que cette forêt soit en une zone humide, elle joue doublement un rôle de fixateur du carbone, et donc un rôle crucial pour éviter le réchauffement climatique, ainsi que la raréfaction des pluies et la baisse des rendements des plantations des paysans”, souligne Koné. Bloc forestier non protégé étendu sur 12.000 hectares, la forêt de Tanoé se situe entre la lagune Ehy et le fleuve Tanoé, frontière naturelle avec le Ghana, à l’est. A 70 kilomètres à l’est d’Abidjan, la forêt de Tanoé laisse transparaître une végétation très couverte à perte de vue. “C’est un symbole pour nous et nous sommes heureux d’avoir contribué à sa protection”, se réjouit Patrice Abwa, 45 ans, un pêcheur de Kadjakro, un village riverain de la FMT. “Aux alentours, il y a aussi de l’eau et cela nous permet de réaliser la pêche. La région a donc d’énormes ressources qu’elle tire avec la préservation de cette forêt”, explique-t-il à IPS. Pour Abwa, “Le montant financier promis par les investisseurs de l’entreprise de palmier à huile était, certes important, mais à la suite des nombreuses explications que nous avons eues, montrant les avantages de la préservation de la forêt, ainsi que les conflits fonciers qui pointaient à l’horizon, nous avons changé d’avis sans hésitation”. Cette explication est soutenue par Mathieu Yao, 48 ans, un planteur local de palmier à huile. “Notre engagement à faire front contre ce vaste projet l’a été dans notre intérêt personnel. Nous vivons assez bien de la petite agriculture et de la petite pêche et chacun est conscient que leur rendement, chaque année, dépend du maintien de cette forêt. Nous avons donc choisi de faire bloc autour”, raconte-t-il à IPS, ajoutant : “Nous perdons économiquement, mais nous gagnons écologiquement”. A ce jour, les populations riveraines de la Forêt des marais de Tanoé ont émis une grande envie de la gérer personnellement. Elles ont donc engagé des démarches pour faire de ce patrimoine une Réserve naturelle volontaire. Ce qui constituerait une première dans ce pays de l’Afrique de l’ouest. “Tous les habitants des localités environnantes ont compris le bien-fondé de cette forêt et nous pensons que la volonté de la protéger animera sans cesse chacun d’eux”, affirme Yao. La Côte d’Ivoire est divisée en deux par une rébellion armée qui occupe la moitié nord du pays. Depuis près de sept ans, des ex-soldats de l’armée régulière ont pris les armes pour lutter contre l’exclusion présumée des populations de cette partie du pays. Après une longue période de ni guerre ni paix, une élection présidentielle devrait se tenir en novembre prochain pour rassurer si le pays est prêt pour une sortie de crise définitive.

