OUAGADOUGOU, 8 juil (IPS) – Alphonse Bonou est le secrétaire permanent de la coordination des politiques sectorielles agricoles au Burkina Faso où il avait été auparavant ministre délégué chargé de l’agriculture. Il pilote aujourd’hui toutes les politiques visant à accroître la production agricole dans ce pays sahélien d’Afrique de l’ouest.
A la faveur des manifestations qui ont émaillé la «vie chère» l’année dernière, l’Etat s’est engagé à accompagner les producteurs burkinabè. Selon le ministère de l’Agriculture, de l’Hydraulique et des Ressources halieutiques, 80 pour cent de la population active du Burkina est rurale et 85 pour cent de la population totale est constituée de paysans.
Alphonse Bonou était le mois dernier au Cap, en Afrique du Sud, où il représentait son pays à une rencontre Forum économique mondial sur l’Afrique – une organisation de la société civile qui essaie d’apporter des solutions pragmatiques aux questions de la sécurité alimentaire pour le continent. Bonou a accordé un entretien à Brahima Ouédraogo, le correspondant de IPS au Burkina.
IPS: L’intervention de l’Etat vous a-t-elle permis de faire face à la crise alimentaire qui a fait grimper les prix et provoqué des émeutes dans plusieurs villes du pays en 2008?
Alphonse Bonou: En novembre 2007, on sentait venir la crise alimentaire et nous avions pris des mesures pour réduire l’impact négatif de cette crise sur les populations. La campagne 2007-2008 a été ainsi excédentaire, d’environ 700.000 tonnes, mais en raison de la politique d’intégration, il y a eu des exportations, des reconstitutions de stocks. Ainsi en février (2008), dès les premières manifestations contre la vie chère, le Burkina n’était pas très loti en réserve de riz, de blé, d’huile qui ne sont pas produites dans notre pays.
Nous avons ensuite suspendu les taxes sur ces produits, mais pour le long terme, il faut produire suffisamment. C’est pourquoi nous avons élaboré un plan d’urgence pour la réalisation de la sécurité alimentaire au Burkina, que le gouvernement a adopté et qui a permis de mettre à la disposition des producteurs des engrais subventionnés à hauteur de 50 pour cent, des semences fournies gratuitement, des tracteurs et des motopompes subventionnés à hauteur de 50 pour cent.
IPS: Combien a coûté l’investissement pour accroître la production agricole?
AB: Pour l’année dernière l’opération sur les tracteurs et les motopompes a coûté 15 milliards de francs CFA (environ 30 millions de dollars), les semences 6,5 milliards (environ 13 millions de dollars) et les engrais 10 milliards (environ 20 millions de dollars). Cette année, on ne va pas remettre les mêmes montants car les semences ont été produites par l’Union nationale des semenciers du Burkina; par contre, pour les engrais, les quantités vont augmenter et le prix légèrement.
IPS: Grâce à la crise, l’Etat, qui avait abandonné la production des semences, est revenu dedans encore!
AB: L’Etat a toujours investi dans la semence. Mais dès l’avènement des programmes d’ajustement structurel, les productions semencières devaient être cédées au privé. Cependant l’Etat a maintenu, au niveau de l’agriculture, 17 fermes semencières, or ces fermes ne pouvaient pas produire toutes les semences dont nous avions besoin vu les superficies que nous avons. Les producteurs s’organisent pour produire chaque année, avec notre appui et l’appui de la recherche, les quantités de semences qu’il faut. C’est ainsi que nous avons incité la création de l’Union nationale des semenciers du Burkina en 2004, qui joue un rôle important dans la production de semences à partir des semences de base. Le plus important est qu’aujourd’hui, chacun sache que les semences améliorées peuvent contribuer pour 40 pour cent à la formation du rendement de chacune des cultures; les autres facteurs viendront en appui pour 60 pour cent (la façon de travailler, labourer, traiter, d’arroser).
Nous constituons les fermes semencières et nous cédons nos propres terres aux semenciers. Chaque année, il est prévu la production de 6.000 tonnes : l’an dernier, on était à 10.000 tonnes, nous escomptons 15.000 tonnes cette campagne.
IPS: Le Burkina peut-il atteindre un jour l’autosuffisance alimentaire?
AB: En réalité, nous y sommes, il nous reste encore une organisation à parfaire sur la gestion des récoltes chez les paysans où les prévisions ne sont pas toujours présentes, car après les récoltes, on pense surtout aux funérailles, au repos. Avec un temps de repos très long (il y a une seule saison pluvieuse de trois mois juillet-septembre), c’est difficile de réaliser des prévisions. Ensuite, les banques de céréales ne sont pas intégrées dans un circuit de vente bien réglé. C’est pourquoi il faut une petite régulation pour aider les producteurs.
IPS: Que faites-vous pour que les producteurs travaillent toute l’année sans attendre la pluie?
AB: L’irrigation est un point important dans notre politique agricole car avec notre situation climatique (entre 700 et 1.200 mm de pluie au Burkina chaque année), si nous attendons tout de la pluie, rien ne va marcher quand la pluviométrie n’est pas bonne. Donc il faut récupérer une partie du temps libre (pour les paysans) pour remettre à produire et on ne peut le faire qu’avec la maîtrise de l’eau. Il est prévu que la part de la culture irriguée devienne de plus en plus importante que la culture pluviale au fur et à mesure qu’on avance afin d’aboutir à un nouveau cycle de production qui permet de produire trois fois dans l’année sur les périmètres où on a l’eau en permanence. C’est notre ambition de faire comme Israël où les gens travaillent quand ils ont envie de travailler. Nous avons 30.000 hectares de terres irriguées actuellement et notre ambition est d’atteindre 500.000 hectares.
IPS: Le Burkina respecte-t-il aujourd’hui l’appel de Maputo de 2003 d’investir 10 pour cent de leur budget dans l’agriculture pour accroître la production agricole permettant d’atteindre l’autosuffisance alimentaire dans cinq ou six ans?
AB: Avant 2003, le pays investissait beaucoup d’argent dans l’agriculture en prenant en compte les aides extérieures. Et après 2003, le Burkina est monté en puissance pour atteindre aujourd’hui 15 pour cent du budget national. Je crois que le Burkina est le premier en termes de volume, le deuxième en ce qui concerne le niveau de rendement obtenu, le premier étant le Malawi.
IPS: La nouvelle loi sur le foncier ne va-t-elle pas priver de terre les petits producteurs et surtout les femmes?
AB: La réorganisation agraire et foncière (1989) disait que le terre appartenait à l’Etat, mais la nouvelle loi fait une part importante aux femmes car elle dit que 25 pour cent des bas-fonds aménagés doit revenir systématiquement aux femmes soit individuellement soit aux associations. Elles peuvent toujours être en compétition pour les 75 pour cent qui restent. Mais déjà, pour les 25 pour cent, aucun homme n’y aura accès. IPS: Les petits producteurs au Burkina seront-ils protégés par l’agrobusiness qui est souhaitée ces dernières années?
AB: L’agrobusiness, il faut le préciser, ne veut pas dire grande superficie. Je suis allé en Israël où sur un quart d’hectare, les gens ont un rendement de 100 tonnes de tomates, ils font de l’agrobusiness car ils ont un marché et gagnent de l’argent. Ici, on craint que les gens aillent prendre de grandes superficies. Non, ce n’est pas le cas. Tous nos efforts vont aider tous les producteurs, et nous ferons tout pour qu’ils aient les intrants, puissent accéder librement à la terre. La loi qui vient d’être adoptée dit: il va être donné à chaque possesseur d’un lopin de terre une attestation de possession foncière à travers les services fonciers ruraux. Un bail emphytéotique, qui peut aller jusqu’à 99 ans, est attribué à tout le monde. L’Etat va garder les grands aménagements, les grandes forêts classées; les communes vont immatriculer à leur nom les aménagements moyens, les forêts domaniales; les privés auront des terres et peuvent avoir des titres fonciers pour donner la valeur à la terre.

