POLITIQUE-GABON: Il faut tourner la page Bongo

BRAZZAVILLE, 16 juin (IPS) – Décédé le 8 juin à Barcelone, le président gabonais, Omar Bongo Ondimba, 73 ans, sera inhumé jeudi à Franceville, dans le sud-ouest du Gabon, après des obsèques officielles mardi à Libreville, la capitale. En attendant sa succession réelle, les Gabonais ont respecté la constitution en désignant la présidente du sénat, Rose Francine Rogombé, comme chef de l’Etat par intérim.

La présidente intérimaire doit diriger le pays avec comme mission essentielle d’organiser, dans les 45 jours au plus tard, une élection présidentielle à laquelle elle ne pourra pas être candidate. En attendant cette échéance, des analystes évoquent également les 41 ans du règne sans partage de Bongo à la tête de ce pays pétrolier d’Afrique centrale d’environ 1,5 million d’habitants. «Nous félicitons les Gabonais pour avoir suivi la constitution. Mais ce serait encore mieux quand ils réussiront à organiser une élection libre et transparente. C’est ça la vraie succession de Bongo», a déclaré à IPS, Roger Bouka Owoko, directeur exécutif de l’Observatoire congolais des droits de l’Homme, une organisation non gouvernementale basée à Brazzaville, la capitale du Congo, un pays dont le Gabon partage sa plus longue frontière, à l’est. Le Congo a décrété un deuil national de sept jours. Le président congolais Denis Sassou Nguesso avait marié sa fille au président Bongo. Cette femme, Edith Lucie, est décédée en mars dernier. «Je suis doublement touché par le décès du président Bongo», a déclaré Sassou Nguesso avant de se rendre à Libreville. Plusieurs opposants congolais reconnaissent l’implication de Bongo dans leur retour au pays. «C’est grâce au président Bongo, homme de dialogue, que je suis revenu chez moi», admet Jean-Michel Bokamba Yangouma, ancien exilé de la guerre civile de 1997. Dans sa quête perpétuelle de la paix en Afrique centrale, le président Bongo avait aidé à l’organisation d’un «dialogue national sans exclusive» en 2001 à Brazzaville pour permettre aux anciens ennemis de se parler, après cette guerre. Bien que le président déchu Pascal Lissouba et ses deux Premiers ministres, Jacques Joachim Yhombi Opango et Bernard Kolelas, n’aient pas participé à ce dialogue, plusieurs Brazzavillois restent reconnaissants à Bongo. Mais Yhombi Opango et Kolelas sont retournés aussi au Congo, respectivement en 2005 et 2007.

«C’est grâce à lui (Bongo) que nous avons pu nous parler, et nous avons pu détruire les armes détenues par les civils», souligne Michel Ngakala, le haut-commissaire à la réinsertion des ex-combattants du Congo. Mais selon certains analystes, plus sévères, Bongo a vendu son pays à la France. «On pouvait quasiment le considérer comme le vice-président de la France, chargé de l’Afrique. Il savait tout de la France en Afrique, même les coups d’Etat. Soit il les finançait soit il les parrainait comme en Centrafrique avec le départ de Ange Félix Patassé ou au Congo avec départ de Pascal Lissouba», a vigoureusement réagi Ernest Ibambo, sociologue et chercheur à Brazzaville, ajoutant à IPS : «C’était le valet de la France en Afrique». «Laissons le monsieur mourir tranquillement, il y a eu trop de commentaires acerbes sur sa gestion, et je crois que ça suffit», a dit simplement, pour sa part à IPS, le professeur Lécas Atondi Momondjo de l’Université de Brazzaville, pourtant très critique. Certains critiques, y compris en France, accusent le président Bongo de financer les campagnes électorales des candidats aux élections présidentielles françaises. L’ancien président français Valery Giscard d’Estaing a, lui aussi, accusé son ancien rival Jacques Chirac – après le décès de Bongo – d’avoir reçu un appui financier du président gabonais pour la présidentielle de 1981. Cette accusation a été rejetée par les proches de Chirac. Le journaliste Joseph Bitala Bitemo, auteur d’un documentaire intitulé «De Gaule, l’homme de Brazzaville», voit autrement les choses. «Je ne souscris pas à l’opinion disant que Bongo a vendu le Gabon à la France. C’étaient des relations donnant-donnant. Bongo a eu des relations très privilégiées avec tous les présidents français de la cinquième République, mais il n’a jamais vendu son pays. Ceux qui disent cela ne vont pas loin dans leurs analyses», a-t-il indiqué à IPS. Pour Bitala Bitemo, «Bongo a eu, dans la gestion des crises, un mélange d’argent, de force et de ruse. C’est ce mélange qui va manquer à la France-Afrique (relations particulières entre la France et certains Etats africains), c’est le vide qu’on va déplorer», a-t-il observé. D’autres observateurs pensent que l’homme n’a rien fait au plan socio-économique dans son pays. «La preuve, si tout marchait bien chez lui, il n’allait pas mourir loin en Europe. Les récentes grèves générales dans le secteur de la santé prouvent que Bongo n’a rien fait. Il a plutôt réalisé le rêve de tous les dictateurs, mourir paisiblement au pouvoir», a affirmé Bouka Owoko. En effet, malgré ses atouts économiques, notamment son pétrole, ses minerais et son bois, le Gabon n’est classé que 124ème sur 177 pays, selon le rapport 2007 du PNUD sur le développement humain. Selon le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), à peine 14 pour cent des Gabonais peuvent consulter un médecin, faute d'argent.

En 2007, la dette du Gabon s’élevait à 2,5 milliards de dollars dont 1,1 milliard envers la France, alors que 60 pour cent des vivres sont importés dans ce pays. Toujours d'après le PNUD, 33 pour cent des Gabonais vivent avec moins d'un dollar par jour, contre 60 pour cent en 1994, selon la Banque mondiale. Interrogé par IPS, le professeur Hervé Diata, doyen de la Faculté des sciences économiques à l’Université de Brazzaville, estime que la situation du Gabon n’est pas heureuse. «C’est une économie de rente basée sur le pétrole et les mines. Aucun effort dans la compétition. L’économie gabonaise ne peut pas ainsi survivre longtemps», a-t-il dit. «Ce n’est pas la mort de Bongo qui va changer les choses. Il faut que les nouvelles autorités changent les mentalités en intégrant la notion de bonne gouvernance. C’est le cas du Mali et du Ghana où le départ des dirigeants a produit un système économique performant», a souligné Diata. «De mon point de vue, la situation économique au Gabon est très négative», a-t-il ajouté. «S’il y en a qui critiquent son bilan économique, il faut quand même lui reconnaître une croissance quasiment permanente au Gabon, même s’il n’y a pas eu développement», a déclaré le président Sassou Nguesso. La croissance économique du Gabon était de trois pour cent en 2008 d'après la Communauté économique et monétaire d'Afrique centrale. Selon le PUND, cette croissance était de deux pour cent en 2005, contre 0,7 pour cent en 2003. De nombreux analystes font des supputations sur la succession de Bongo à la tête du Gabon. «C’est une opportunité, le Gabon doit organiser de bonnes élections, en évitant que les vieux démons, notamment les enfants Bongo, ne reviennent perpétuer le système, à l’aide des fraudes et de tricheries. A moment, le pays va retourner en arrière. Il faut tourner la page Bongo», a indiqué Bouka Owoko.