NAIROBI, 28 avr (IPS) – Quand des chefs de districts qualifient les efforts pour lutter contre les violences sexuelles comme un gaspillage de ressources, cela suscite des questions sur l’engagement des dirigeants de régler le problème.
Telle est la situation au nord de l’Ouganda où des commissaires ont rejeté les violences sexuelles et les violences basées sur le genre (SGBV) comme inexistantes, demandant que les fonds des donateurs pour l’appui psychologique aux victimes des SGBV soient orientés vers d’autres secteurs. “Ils disent que nous gaspillons de l’argent et qu’il devrait aller plutôt vers la construction des routes, des écoles détruites au cours de la guerre. Ceux-ci sont des représentants du gouvernement dans les districts. Ce qu’ils nous disent est que les SGBV ne sont pas importantes, alors que des femmes et des filles ont été gravement affectées par la guerre”, a déclaré à IPS, Betty Akulu du Réseau pour le développement de la femme et le développement rural (WORUDNET) dans le district de Pader, au nord de l’Ouganda. Pader est l’un des districts les plus gravement touchés par le conflit qui a duré 20 ans entre les forces gouvernementales et les rebelles de l’Armée de résistance du seigneur (LRA), où des forces des deux côtés ont été accusées de nombreuses atrocités contre des civiles. Des femmes et des filles ont été battues, violées et mutilées. “Vous trouvez beaucoup d’entre elles avec leurs bouches et leurs membres coupés, et même les yeux arrachés”, a indiqué Akulu. Bien que des chiffres définitifs sur le nombre des violations n’aient pas été collectés, Human Rights Watch déclare que les abus étaient répandus, notamment lorsque la guerre a atteint son comble, et se poursuivent même après que la guerre a baissé dans les années récentes.
Un programme régional visant à élaborer des voies pour aborder conjointement les violences de genre dans les situations conflictuelles et post-conflictuelles, dans cinq pays, a été lancé par l’Agence de coopération et de recherche pour le développement (ACORD). Le Programme régional sur le genre cible cinq pays y compris la République démocratique du Congo (RDC), le Burundi, le Kenya, l’Ouganda et le Rwanda. Des experts de la question de genre et des droits humains, venus de ces pays, se sont réunis à Nairobi au début du mois sous le thème : “Les crimes de guerre cachés : défier l’impunité pour les violences sexuelles et les violences basées sur le genre dans la Région des grands lacs” en vue d’explorer les voies pour corriger les lacunes dans la lutte contre les SGBV dans la région. “Nous voulons mener un audit afin de savoir là où on en est par rapport à la législation, au secteur de la santé, à la police, en termes de la maîtrise des problèmes des violences contre les femmes. Nous disons que ceci est une question sociale et nous devons viser tous les secteurs afin de mettre fin à ce problème avec succès”, a déclaré Akoth Aketch, directeur de la thématique de genre et de conflit de l’ACORD.
Ce qui est clair est que pendant que certaines de ces nations disposent d’une législation proscrivant les SGBV, ces lois ne fonctionnent pas. Marie-Josée Bimansha, la seule femme juge président à la haute Cour de la RDC attribue cela à un manque chronique de fonds opérationnels. “Les tribunaux ne reçoivent pratiquement aucun budget de l’Etat. Nous ne pouvons pas mener nos propres enquêtes parce que nous n’avons aucun fonds pour faire cela. Nous devons attendre les preuves de la police, et vous savez, la plupart des agents de la police sont des hommes et certains ne croient pas qu’il y a eu un viol”, a-t-elle confié à IPS.
Le viol en RDC est puni pour un maximum de 20 ans d’emprisonnement, et si la victime meurt du fait de ce crime, il devient un crime capital. Mais Bimansha, qui est également la présidente de l’Association nationale des femmes juristes de la RDC, a indiqué qu’à cause du manque de fonds pour des enquêtes et par conséquent le manque de preuves de leur part, peu de cas sont déclarés coupables et condamnés. Pire encore, les auteurs sont déclarés coupables de chefs d’accusation moindres. Les cas de viol sont répandus dans le pays. Parmi les 10 dossiers qu’elle reçoit chaque semaine, cinq traitent du viol. Les combats entre les forces gouvernementales et les rebelles s’intensifient dans les provinces instables du Nord et du Sud Kivu, à l’est de la RDC, depuis l’année dernière, faisant déplacer plus de 250.000 personnes. En 2008, une enquête des Nations Unies indique que 55 pour cent des femmes déplacées ont vécu des violences sexuelles. En plus de l’échec du système judiciaire à protéger les femmes, les victimes de viol bénéficient d’une faible assistance de la part du système de santé. Nombre de centres de santé publique dans le pays sont mal équipés en Prophylaxie post-exposition (PEP), un traitement anti-rétroviral à court terme qui réduit la possibilité de l’infection au VIH après une exposition potentielle à la maladie. Ceci en dépit de l’exigence de l’Organisation mondiale de la santé que les pays assurent que la PEP constitue une partie d’un plan global de la fourniture des services de santé. Dans le district de Pader, au nord de l’Ouganda, où sur les 412 cas de violences basées sur le genre signalés l’année dernière, 300 étaient liés au viol, les victimes sont incapables d’accéder à la PEP, non pas parce qu’elle est indisponible, mais du fait du manque de personnel médical qualifié pour administrer cette thérapie, selon le WORUNDNET.
“La PEP pourrait être disponible au niveau des unités de santé, mais lorsque nous renvoyons les victimes là-bas pour une médication, elles ne trouvent personne pour les aider. Il y a un manque de médecins ici parce que beaucoup d’entre eux ne veulent pas travailler dans des zones reculées comme Pader”, a affirmé Akulu.
On craint que le manque de personnel médical qualifié pour examiner et traiter les victimes de viol puisse les priver de présenter leurs cas, preuves à l’appui, à la cour.
Les experts qui se sont rencontrés à Nairobi sont en train de documenter ces échecs généralisés et sont en train de compiler des statistiques fiables de leurs pays. Une fois collectées, ces informations seront utilisées comme un instrument de plaidoyer pour presser les décideurs en vue des réformes dans les zones qui sont clé pour lutter contre les SGBV.
L’initiative de l’ACORD vise également un changement à la base. Un programme appelé ‘Agents of Change’ (Agents du changement) se concentre sur la transformation des attitudes culturelles au Burundi.
Une guerre civile de 12 ans entre la minorité tutsie et la majorité hutue a occasionné des atrocités, y compris de grands nombres de viols. Lucie Nyamarushwa, a précédemment travaillé avec l’organisation des droits humains ITEKA (le mot en Kirundi signifiant ‘dignité’). Elle a remarqué que pendant cinq ans de travail avec ITEKA, ils enregistraient plus de 1.500 cas de viol chaque année.
“La lutte contre les SGBV commence par le changement des attitudes au niveau du ménage. Vous commencez par dire à vos propres enfants dès le jeune âge que la femme et l’homme, les filles et les garçons méritent du respect. Et cet enseignement sera en eux pour toujours”, a souligné Nyamarushwa, qui est actuellement avec l’ACORD -Burundi.
Le programme des Agents du changement, actuellement un projet-pilote dans cinq provinces du Burundi, implique des couples qui sont formés pour faire passer des messages anti-SGBV à leurs ménages, chaque couple essayant d’atteindre au moins 10 couples, qui vont à leur tour agir comme des “agents du changement” pour 10 autres couples au sein de la famille étendue, faisant passer un message contre les violences de genre à travers la communauté dans son ensemble.
En conformité avec toute l’intention de l’ACORD avec le Programme régional sur le genre, le projet des agents enquête également sur les pratiques culturelles spécifiques qui font la promotion des violences de genre.
En collectant des données détaillées et en menant une recherche sur les SGBV dans ces cinq pays, l’ACORD espère mettre fin à l’impunité pour les crimes basés sur le genre et renforcer la protection des femmes et des filles aux niveaux local, national et régional.

