LE CAP, 23 mars (IPS) – Des églises d’Afrique du Sud et d’Allemagne s’interrogent de manière critique sur la mondialisation néolibérale dans un processus qu’elles veulent discuter au niveau des Nations Unies et de leurs congrégations également “pour faire prendre aux gens des responsabilités pour ce qui se passe dans leur monde”.
En 2004, l’Alliance mondiale des églises réformées (WARC) avait adopté la Confession d’Accra, une critique rigoureuse de l’ordre du monde capitaliste néolibéral. La planète et la société humaine sont regardées comme étant en crise à cause des croyances néolibérales selon lesquelles “une concurrence, un consumérisme effrénés et la croissance économique illimitée ainsi que l’accumulation de la richesse sont les meilleurs pour le monde entier”. Ces croyances sont par ailleurs telles que, selon la Confession d’Accra, “la possession de la propriété privée n’a aucune obligation sociale; et que la spéculation du capital, la libéralisation et la déréglementation du marché, la privatisation des services publics et des ressources nationales, l’accès illimité pour des investissements étrangers et des importations, des taxes plus basses et le mouvement sans restriction du capital réaliseront la richesse pour tous”.
Par ailleurs, le néolibéralisme est attaqué pour avoir suggéré que “les obligations sociales, la protection des pauvres et des faibles, les syndicats et les relations entre les personnes sont subordonnés aux processus de la croissance économique et de l’accumulation du capital”. La Confession d’Accra a critiqué la mondialisation néolibérale pour avoir “affirmé être sans alternatives, pour avoir exigé un flot de sacrifices sans fin de la part des pauvres et la création. Elle fait la fausse promesse qu’elle peut sauver le monde à travers la création de la richesse et de la prospérité, revendiquant la souveraineté sur la vie et demandant une allégeance totale, ce qui équivaut à de l’idolâtrie”. Après que cette confession a été adoptée à Accra, la capitale du Ghana, un pays d’Afrique de l’ouest, des tensions surgissent au sein des églises au sujet de la confession. Comme une manière de développer une compréhension mutuelle sur ces questions, l’Eglise réformée en voie d’union d’Afrique du Sud et l’Eglise évangélique réformée d’Allemagne travaillent ensemble sur ce qui a fini par être appelé “le projet de la mondialisation”.
Ce projet de trois ans vise à voir comment mieux vulgariser la compréhension de la mondialisation néolibérale à travers des églises, des congrégations, des ministères d’église, et des organisations de la société civile afin que les gens ordinaires puissent commencer par parler de ces questions et prendre des responsabilités pour cela. La Confession d’Accra a suivi un modèle adopté par les églises noires réformées d’Afrique du Sud. En 1982, elles ont adopté la Confession de Belhar qui a condamné l’apartheid. A l’époque, Dr Allan Boesak, un ecclésiastique et le fondateur du Front démocratique uni anti-apartheid, avait conduit le processus. Le projet de la mondialisation est dirigé par Boesak et son homologue allemand, Johann Weusmann, le vice-président de l’Eglise évangélique réformée. Ils ont tenu récemment leur deuxième rencontre conjointe au cours de laquelle des universitaires et des représentants de la société civile ont présenté des communications, ensemble avec des théologiens. Faith Manuel a eu un entretien avec Boesak, qui dirige le projet en sa qualité de professeur extraordinaire au Centre Beyers Naudé de théologie publique de l’Université de Stellenbosch, en Afrique du Sud.
IPS: La crise économique mondiale est-elle une affirmation de ce contre lequel les églises ont averti en 2004?
Allan Boesak: La WARC a prévu quelques-unes de ces choses en 2004 et a prévenu contre cela. Nous avons parlé de l’idolâtrie – cette chose consistant à agir comme si le marché est Dieu; que le marché “dicte”; ou comment le marché “répondra”, comme si le marché est une divinité et comme si nous sommes tous à sa merci. Alors, maintenant nous montrerons que cette divinité a des pieds d’argile. Les effets de l’effondrement des marchés financiers en Europe sont maintenant clairs pour que chacun puisse voir. La crise financière est la conséquence directe du désir non refoulé de ne pas réglementer le capitalisme mondial; la soi-disant économie de marché, cette chose fondamentale qui dit que le marché dicte tout. Les populations et leurs besoins ne comptent pas. Le marché répondra. Le marché fera ceci et le marché fera cela – c’est ce que l’église a appelé en 2004 l’idolâtrie. Il y a eu presque l’asservissement aux demandes du capitalisme au cours de ces quelques dernières années. IPS: Parlons de l’élaboration du projet de la mondialisation et des idées derrière cela?
AB: La WARC reste sensible aux questions de justice et d’injustice et aux questions de notre responsabilité dans le monde par rapport à des niveaux différents et à des problèmes différents. Alors, nous avons commencé par penser à ce phénomène appelé la mondialisation guidée par le capital mondial… Que disons-nous au sujet de la guerre et de la paix ainsi que du rôle des églises – la soi-disant guerre contre la terreur? Que se passera si tout le monde achète une part de la militarisation? Bien, pour un pays dans le tiers monde, c’est bien simple. Chaque dollar dépensé sur des fusils signifie que nous ne pouvons pas le dépenser sur la santé, l’éducation, la création d’emploi, la fourniture de la nourriture sur la table.
Les effets de ces choses au cours de ces quelques dernières années ont été horribles. Il n’existe aucune autre manière pour décrire cela. Les églises ont élevé leurs voix pour dire qu’il y a seulement quelques personnes dans le monde qui bénéficient de la mondialisation; quelques pays riches au Nord. Dans des pays sous-développés, vous avez une classe d’élites qui est en train de bénéficier, mais les masses demeurent pauvres et deviennent plus pauvres. Le fossé entre les pays riches et les pays pauvres a augmenté ainsi que l’écart entre les riches et les pauvres au sein des pays pauvres comme l’Afrique du Sud. IPS: Quelles sont les questions que vous avez abordées dans vos réflexions jusque-là? Où en êtes-vous maintenant?
AB: Nous avons discuté des questions comme ce phénomène bizarre que l’Union européenne, comme un bloc de nations du Nord, riches, puissantes, vienne et organise des négociations commerciales avec l’Afrique du Sud comme un seul pays, un-pour-un, et ils appellent cela “bilatéral”.
Nous avons mis sur la table des choses comme les marchés financiers qui avaient l’habitude de diriger le monde et qui se sont, depuis que nous avons commencé ce projet, effondrés. Nous avons parlé de la militarisation mondiale, de l’impact de la mondialisation sur le genre. Alors, nous sommes là, à mi-chemin. Les défenseurs de la mondialisation affirment que “c’est comme un tsunami. Vous ne pouvez pas l’arrêter. Des gouvernements n’ont aucun pouvoir presque”. Le gouvernement sud-africain (par exemple) n’a “aucun pouvoir” parce que les firmes transnationales seules doivent menacer de retirer leurs investissements et fermer des usines. Nous avons découvert que ce n’est pas vrai que les gouvernements nationaux n’ont aucun pouvoir. Cela signifie que nos populations dans une démocratie ne sont pas privées d’autonomie. La partie décourageante est que nous y sommes à mi-chemin et avons découvert toutes les choses auxquelles nous n’aurons pas le temps d’accorder une attention mais qui sont toutes cruciales. Par exemple, nous ne serons pas capables d’examiner la question très importante du rôle de la religion dans tout cela. IPS: Alors quelles sont les alternatives?
AB: L’église commence par comprendre que le capitalisme néolibéral n’est pas ce qu’il prétend être. Ce n’est pas une marche de l’histoire immuable contre laquelle personne ne peut rien faire. Nous commençons par constater que s’il est vrai que nous pouvons réclamer notre espace démocratique dans nos propres pays où nous vivons et travaillons, cela signifie que nous pouvons aider nos populations à comprendre comment commencer par remettre en cause la situation – que ce soit à travers des manifestations, que ou à travers l’éducation, ou à travers une lecture critique des médias, ou en se rassemblant comme des églises. IPS: Où se faire former pour ce projet ici?
AB: Si j’ai ma voie et le projet a sa voie, notre rapport final ne sera pas seulement délivré à nos deux églises, mais il ira à la WARC et à toutes ses églises membres l’année prochaine. Nous avons aussi demandé à l’archevêque (émérite) Desmond Tutu et il a dit, oui, c’est une bonne idée si nous la remettons aux 'The Elders' (les anciens), dont il est le président et, à travers les anciens, nous espérons l’amener aux Nations Unies. ('The Elders' est un groupe de dirigeants du monde formé par, entre autres, Tutu et Nelson Mandela, pour fournir des directives sur des problèmes mondiaux). Alors, nous pouvons l’aborder à une étape mondiale et dire voici comment ces églises ont répondu aux défis de notre responsabilité en tant que citoyens du monde pour ce qui se passe dedans et pour notre monde ainsi que pour nos populations dans le monde.

