MEDIAS: Le pouvoir de la presse peut déclencher la guerre — et la paix

NATIONS UNIES, 9 jan (IPS) – En 2003, deux journalistes de la Radio-télévision libre des mille collines (RTLM) étaient condamnés pour crimes de guerre dans le génocide du Rwanda — illustrant le rôle dangereux que les médias peuvent jouer en relayant des discours haineux ou des rumeurs pendant des conflits violents.

Le constat a été fait que la RTLM, qui a fonctionné de juillet 1993 à juillet 1994, “a attisé les flammes de haine et du génocide au Rwanda”. C’était la première condamnation du genre depuis celle de Julius Streicher à Nuremberg, en Allemagne, pour sa publication antisémitique ‘Der Stürmer’. Pendant que la RTLM était un exemple exceptionnellement extrême, des experts et observateurs de l’ONU des pays de post-conflit estiment qu’il est nécessaire que des organismes de maintien de la paix développent une approche coordonnée en direction des médias locaux avec des acteurs clés des agences internationales telles que le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), la Banque mondiale et la Commission de maintien de la paix de l’ONU. “L’élément clé dans toute zone de conflit est de s’assurer que la communication coule comme une forme de dialogue. Ce qui se passe au niveau politique doit être communiqué à la population et que les besoins, les désirs, les craintes, les attitudes, les demandes de la population doivent être relayés”, a déclaré Sandra Melone, vice-présidente de la Recherche pour une terre commune (Research for Common Ground), une ONG qui traite des questions de conflit.

“Dans la plupart des milieux, c’est une réflexion après coup — elle n’est pas suffisamment financée, et ne dispose pas d’assez de ressources. Leur [les médias] rôle dans le cadre du maintien de la paix et des programmes, a besoin d’être développé”, a-t-elle indiqué à IPS.

Susan Manuel, directrice de la Section paix et sécurité au département des relations publiques de l’ONU, a déclaré à IPS qu’il était urgent “d’attirer l’attention de la communauté des donateurs et du système des Nations Unies sur le fait que la communication est extrêmement importante pour prévenir une rechute de conflit et pour la gouvernance”. Les opérations de maintien de la paix de l’ONU reçoivent environ la moitié du budget de l’organisme international, alors que des stratégies pour créer une sphère de communications publiques dans les pays de mission, demeurent drastiquement sous-financées, affirment des experts.

“La communauté internationale devrait appuyer les médias locaux d’une manière favorable à la survie comme une voix indépendante dans le système politique”, a indiqué à IPS, Bill Orme, conseiller au développement des médias du Groupe de gouvernance démocratique du PNUD. “La communication est évidemment la clé pour la démobilisation, la réconciliation, les élections”, a-t-il souligné.

Il a déploré que “les choses soient faites, mais d’une manière improvisée et dans l’urgence. Les réponses de la Commission de maintien de la paix n’ont pas pensé aux médias, n’ont pas du tout pris en considération les médias — le mot média n’est pas apparu”. Sheldon Himelfarb, vice-président associé des Centres de l’innovation à l’Institut de paix des Etats-Unis, déclare que le plus grand défi a été l’absence de coordination au niveau des différentes organisations. “Il y a des manques d’un vocabulaire commun et d’un cadre stratégique pour s’échanger des leçons à travers ces différents programmes parce que l’argent n’a pas été consistant”, a-t-il dit. “Maintenant, nous avons 20 ans d’histoire et beaucoup de preuves pour suggérer que cela est un facteur très important dans la stabilisation des sociétés fragiles”.

Les médias jouent un rôle influent dans la stabilisation de l’autorité des gouvernements nouvellement élus et agissent comme un canal pour faire passer les informations provenant du public. Par exemple, Himelfarb a remarqué que suite à la guerre en Bosnie, une campagne d’information du public, dénommée “Respect”, à la radio et à la télévision –- qui atteignait plus de 90 pour cent de la population — avait ouvert la voie au retour pacifique de beaucoup de gens déplacés à l’intérieur du pays. En 1998, une campagne similaire en Irlande du Nord, a aidé à encourager l’acceptation de l’accord ‘Good Friday’ (Bon vendredi) par une vaste majorité de la population au cours d’un référendum. Cependant, organiser de telles campagnes dans zones reculées des pays de post-conflit, est très difficile lorsque l’infrastructure a été détruite — ou n’a même jamais existé auparavant.

“La communauté internationale devrait soutenir les forces existantes et les réunir ou créer une infrastructure pour une communication sur l’ensemble du pays”, a déclaré Melone. Le premier succès de l’ONU dans ce domaine était le lancement de la “Radio UNAMSIL” en Sierra Leone, mise en œuvre par la mission de maintien de paix là-bas en 2000. Les Nations Unies sont parvenues à un accord avec le nouveau gouvernement de la Sierra Leone consistant à laisser la station fonctionner après le départ de la mission en 2005, pendant que le gouvernement développe une nouvelle station publique indépendante. Le Fonds de maintien de paix est sur le point de faire une proposition pour financer cette nouvelle entité, a révélé Orme. Puisque la plupart des pays de post-conflit ne peuvent pas financer de tels programmes, les Nations Unies ont un rôle crucial à jouer pour faire du développement des médias une première priorité dans leurs stratégies de reconstruction et encourager des donateurs pour cet objectif. “Sans l’assistance internationale, c’est impossible”, a affirmé Orme. Concernant la Sierra Leone, le gouvernement doit voter une loi sur les médias assurant que la station “est une radio publique et indépendante”, a-t-elle ajouté. Surtout, une attention a besoin d’être portée sur la qualité et l’intégrité journalistiques, faisant de la formation une composante clé.

“La meilleure façon d’avoir une bonne programmation réside dans le partenariat. Nous pouvons apporter l’assistance technique et aider à appuyer de nouveaux journalistes, élargissant le cercle d’où les voix proviennent”, a expliqué Melone.