LILONGWE, 23 déc (IPS) – Les femmes souffrant de la fistule obstétricale au Malawi ont reçu, au cours de la semaine de la fistule du pays, des soins médicaux gratuits afin d’inverser leur condition.
Pendant une semaine, à la mi-octobre, le gouvernement malawien, avec l’assistance technique et financière du Fonds des Nations Unies pour la population (FNUAP), a soigné plus de 130 femmes indigentes qui n’ont pas ou ont un faible accès aux services de santé. Lausi Adamu, de Makanjira dans le district de Mangochi dans la région du lac Malawi, qui ne connaît pas son âge exact, a souffert pendant ces 25 dernières années de la fistule. Sa détresse a connu son épilogue à la mi-octobre, lorsqu’elle a subi gratuitement une opération pour mettre fin à son mal. Adamu a raconté à Pilirani Semu-Banda, reporter de IPS, sa vie avec la maladie lorsqu’elle récupérait dans l’hôpital après l’opération. IPS: Comment avez-vous développé la fistule? Lausi Adamu: Il y a 25 ans, lorsque je suis restée en travail pendant trois jours alors que j’accouchais de mon premier et unique enfant à la maison.
Tout au long de la grossesse, je n’ai reçu aucun soin médical, et c’était seulement ma mère qui était avec moi pendant l’accouchement. Il n’y avait aucune sage-femme ni aucun médecin disponible. C’était un travail très long et douloureux et le bébé est mort-né quand il est sorti finalement. Je n’ai pas pu contrôler la fuite d’urine et des fèces de mon corps depuis ce temps et je n’ai pas eu le courage d’avoir un autre enfant. IPS: Pourquoi n’avez-vous pas reçu des soins médicaux pendant la grossesse et l’accouchement? LA: Il faut quatre heures pour marcher de mon village à l’hôpital le plus proche, et aucun véhicule ne vient dans ma zone parce que la voie est dans un état très mauvais. Par conséquent, la plupart des accouchements se font à la maison, et les femmes sont assistées par leurs mères, leurs belles-mères ou les accoucheuses traditionnelles pendant le travail.
La culture dans ma région demande également que le premier enfant naisse à la maison afin que les aînés soient rassurés que le mari est en fait l’auteur de la grossesse. Il existe une croyance selon laquelle la plupart des femmes ont plus d’un rapport après leur mariage –- alors les femmes qui assistent dans l’accouchement demandent à la femme en travail de dire (le nom du) vrai père du bébé. La croyance est que s’il y a des complications pendant le processus d’accouchement, la femme a été infidèle. IPS: Que saviez-vous de la fistule avant que vous ne développiez la maladie? LA: Je pensais que j’ai été ensorcelée, mais tout le monde dans ma communauté croyait que j’avais été infidèle à mon mari. C’était une affliction très étrange. Ma mère m’a amenée chez cinq différents guérisseurs traditionnels qui m’ont dit que la maladie était incurable et que je devrais accepter de vivre avec cela pour le reste de ma vie.
Cependant, il y a eu, pendant des années, plusieurs cas du genre dans ma région, et la plupart des femmes ont été traitées de la même manière que moi (avec mépris) par les membres de la communauté. Des agents du gouvernement et du FNUAP venaient l’année dernière dans ma région organiser des réunions communautaires au cours desquelles ils nous disaient que la maladie est médicale et qu’elle est traitable.
J’ai décidé de venir à l’hôpital pour voir si en fait je pouvais être aidée après que l’une des femmes de ma communauté, qui avait une maladie similaire, est rentrée traitée après avoir visité l’hôpital. IPS: Comment la fistule a-t-elle affecté votre vie? Cela a été un cauchemar terrible. Mon mari m’a laissée deux mois après que j’ai développé la fistule et ma mère est morte peu après. Tous mes parents, y compris mes propres frères et sœurs, m’ont abandonnée. J’étais toute seule puisque personne ne voulait m’approcher à cause de l’odeur nauséabonde que dégageait mon corps tout le temps. Je ne pouvais assister à aucune réunion sociale dans ma communauté, même pas aux funérailles de mes propres parents.
Je vendais des tapis, que je tisse, afin de gagner ma vie, mais je ne suis jamais rapprochée de mes clients même à ce moment-là. Je laisse les tapis au bord de la voie et de loin je leur dis le prix. IPS: Croyez-vous toujours que la fistule est causée par la sorcellerie? LA: Non. Après avoir assisté aux réunions communautaires que le FNUAP et le gouvernement sont en train d’organiser et après mon séjour à l’hôpital, je crois que la fistule est due à un travail prolongé et retardé au cours duquel le bébé exerce une pression sur la vessie et le rectum, causant de ce fait des trous. Ceci amène la femme à faire sortir de l’urines ou des fèces, ou les deux, de manière incontrôlée.
En regardant 25 ans en arrière, je suis d’accord que c’est ce qui s’est passé réellement.
IPS: Des membres de votre communauté commencent-ils par changer actuellement leurs mentalités par rapport à la fistule grâce aux rencontres? LA: Il est très difficile de changer les mentalités des gens parce que la plupart d’entre nous ne sont pas allés à l’école. Notre culture est forte et ce n’est pas facile de détourner les gens de leur croyance de longues années.
Bien sûr, il y a certains parmi nous qui commencent par croire maintenant en la façon dont la fistule survient, mais il faudra beaucoup de sensibilisation avant que la plupart des gens n’acceptent que la fistule est en fait une maladie connue en médecine. IPS: Maintenant que les femmes ayant la fistule peuvent accéder à un traitement médical, quels sont les autres défis auxquels elles sont confrontées? LA: Les agents de santé en charge des réparations sont des hommes et parce que ma communauté est très traditionnelle et conservatrice, la plupart des femmes ne sont pas prêtes à se faire traiter par des hommes, notamment du fait que la maladie concerne les parties intimes. S’il y avait à choisir, j’aurais opté pour être opérée par une femme. Cependant, on nous dit que c’est seulement des hommes qui sont qualifiés pour traiter la fistule, alors nous n’avons pas de choix. IPS: Allez-vous jouer un rôle dans l’éducation des gens sur la fistule dans votre communauté? LA: J’ai eu la fistule pendant très longtemps et j’ai subi une torture inimaginable de cette maladie — Je sais les sentiments atroces que les femmes ayant la fistule sont obligées d’avoir pour vivre avec. Quand je rentrerai à la maison, j’encouragerai les femmes ayant la fistule à aller se faire soigner à l’hôpital. Je plaiderai également pour des naissances à l’hôpital et j’essayerai de changer la mentalité des gens. La meilleure façon d’éviter la fistule, c’est d’encourager les femmes enceintes à aller pour les soins prénataux et à accoucher à l’hôpital. IPS: Pensez-vous que les organisations luttant contre la fistule font de leur mieux? LA: Elles font de leur mieux. A part les organisations humanitaires, nous avons besoin également de l’aide du gouvernement dans la réduction de la pauvreté parce que je comprends maintenant que la fistule survient essentiellement parmi les pauvres.
Des communautés comme la mienne n’ont pas un accès facile aux soins de santé et aux routes de qualité parce qu’elles sont en majorité pauvres. Nous avons besoin également d’éducation afin que nous puissions comprendre les questions et nous débarrasser des croyances traditionnelles nuisibles.

