POLITIQUE-ETHIOPIE: Déçue mais pas vaincue

ADDIS ABEBA, 28 nov (IPS) – Elle s'est battue aux côtés des hommes dans la lutte de libération de l'Ethiopie. Elle s'est battue pour une société libre et juste. Mais aujourd'hui, Yewubmar Asfaw a le sentiment que la révolution éthiopienne a manqué d'octroyer aux femmes une part équitable du pouvoir politique.

Dans son livre, publié cette année en Amharic, Asfaw, 52 ans, décrit comment les groupes de libération ont marginalisé les femmes combattantes au cours de la lutte et après la chute du régime militaire en 1991. Le tiers des combattants était des femmes. Toutefois, peu d'entre elles sont parvenues à obtenir des postes élevés au sein du parti au pouvoir, le Front démocratique du peuple révolutionnaire d'Ethiopie (EPRDF), qui comprend les quatre groupes rebelles. Parmi les 547 députés du parlement, il n'y a que 116 femmes, soit 22 pour cent — alors que l'EPRDF avait dit qu'il réserverait 30 pour cent de ces listes aux femmes. Le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF, en anglais), auquel Asfaw a consacré 25 ans en tant que membre de la guérilla et cadre, n'a pas fait mieux, a-t-elle confié à IPS. En 1979, à la première assemblée générale du TPLF, aucune femme n'a été élue à un poste de responsabilité. A l'assemblée suivante cinq ans plus tard, Aregash Adane a été élue membre du comité central de 29 membres — et elle est restée la seule femme membre pendant 17 ans. “Le parti s'est servi des femmes comme tremplin”, a déclaré Asfaw à IPS. Déçus, son mari et elle ont quitté le TPLF en 2001, jugeant les responsables anti-démocrates et peu respectueux des droits des femmes. Des liens anciens Ce n'était pas une décision facile. En 1976, Asfaw était une étudiante de 20 ans lorsqu'elle et ses deux sœurs sont allées combattre dans la région septentrionale du pays avec le TPLF. Les signes du machisme étaient toutefois déjà visibles. L'année suivante, Asfaw et d'autres femmes ont mis sur pied un comité pour promouvoir les droits des femmes au sein de la force rebelle. L'initiative n'a pas été bien accueillie. “Nous avons une seule cause pour laquelle nous allons nous battre et le féminisme n'en faisait pas partie”, se souvient-elle avoir entendu. Le féminisme était une idéologie étrangère. Asfaw et son mari avec qui elle vit depuis 20 ans ont payé un prix pour leur résolution. Le TPLF a pris des dispositions pour qu'elle aille étudier aux Pays-Bas. Elle a dû abandonner les cours après sa démission du parti, mais s'est arrangée pour obtenir une licence en gestion financière par ses propres moyens en 2004 — mais pas un emploi. “J'ai beau essayer de trouver un emploi avec mon diplôme, mais en vain. Les employeurs avaient peur du risque potentiel qu'ils couraient en m'embauchant”, a-t-elle affirmé. “Nous dépendions de nos parents pour vivre”. Au cours de ces années, Asfaw a rédigé son livre de 219 pages. En 2006, elle, son mari, Aregash Adane, et d'autres ont créé un nouveau parti, 'Arena Tigray'. Inégalité de genre Des donnés récentes confirment l'analyse d'Asfaw. Le rapport sur l'Inégalité de genre dans le monde, publié par le Forum économique mondial début-novembre, montre que l'Ethiopie a chuté dans le classement des 130 pays, passant de 113e en 2007 à 122e en 2008. Le rapport considère comment les pays répartissent les ressources et les opportunités entre les hommes et les femmes, analysant la participation économique, la santé, l'éducation, et la responsabilisation politique.

Toutefois, d'autres évoquent une constitution qui consacre l'égalité et un certain nombre de lois progressistes interdisant la mutilation génitale féminine et le mariage des enfants. “La question ne doit pas tourner autour des individus à des postes de responsabilité. Elle doit tourner autour du type de changement que notre constitution a apporté”, estime une femme parlementaire de l'EPRDF, qui a requis l'anonymat parce qu'elle était une camarade de Asfaw pendant 20 ans dans le TPLF. L'EPRDF organise des forums de femmes pour promouvoir leur participation. Mais ce ne sont pas des forums de femmes, libres et indépendants, ce sont des machins de parti”, a indiqué Dr Negaso Gidada, ancien président de l'Ethiopie qui a quitté le parti au pouvoir en 2001 et est un député indépendant. En 1991, il y avait tant d'espoir lorsque les rebelles ont renversé le président Mengistu Haile Mariam, au pouvoir depuis 1974. Quelque 54.000 personnes sont mortes au cours de la longue lutte contre un régime responsable de violations affreuses des droits de l'Homme. Asfaw peut être déçue, mais elle n'est pas vaincue. Elle espère que dans son nouveau parti, les femmes et les hommes partageront le pouvoir. “Je suis tout à fait certaine que 'Arena Tigray' ne répètera pas les erreurs passées, mais il doit travailler dur”, déclare Asfaw. “Ce pour quoi nous avons lutté est beaucoup plus que ceci”.