Q&R: "Mener d'urgence un plaidoyer pour les maladies négligées"

BAMAKO, 19 nov (IPS) – Jusqu'à 90 pour cent des moyens financiers de la recherche en santé sont consacrés au SIDA, à la tuberculose et au paludisme par le Conseil de la recherche en santé pour le développement (CORHED).

Par contre, d'autres maladies comme le diabète, l'hypertension, la diarrhée, le cancer…, qui font de nombreuses victimes dans les pays en voie de développement, mobilisent très peu de ressources. Selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS), six pour cent du budget national, en Côte d'Ivoire, sont consacrés à la santé avec moins de deux pour cent à la recherche, en grande partie sur les trois maladies : le SIDA, la tuberculose et le paludisme. Au Soudan, sept pour cent du budget sont mobilisés. Seulement deux pays — le Burkina Faso et le Liberia — consacrent 15 pour cent de leur budget aux dépenses de la santé, mais pour peu à la recherche. Pour les chercheurs réunis du 17 au 19 novembre au Forum ministériel mondial sur la recherche pour la santé qui se tient à Bamako, au Mali, cette inégalité a besoin d'être corrigée. Et pour y parvenir, la recherche en matière de santé, singulièrement les maladies négligées, doit devenir une priorité pour tous en Afrique. En marge du forum, un correspondant de IPS, Fulgence Zamblé, s'est entretenu avec la chercheuse Aïssatou Touré, membre du CORHED, qui appelle à mener un plaidoyer en faveur de la recherche pour ces maladies moins considérées. IPS: Que reste-t-il à faire pour passer à l'égalité en matière de recherche pour la santé?

Aïssatou Touré: Il faudrait établir immédiatement un vaste programme. Mais dans un premier temps, il faut de la volonté de tous, pas uniquement des politiques. Il faut de la volonté pour améliorer les choses, faire de la recherche pour avoir des systèmes plus performants, avoir des médicaments qui soient plus efficaces, avoir des systèmes qui délivrent mieux les médicaments. Il faut mettre en place des moyens pour que les populations puissent avoir accès à une structure qui leur permette de prendre en charge leur santé. IPS: Vous préconisez un financement local pour la recherche alors que les gouvernements en Afrique sont confrontés à des difficultés financières.

AT: C'est une question de point de vue. Les difficultés sont à tous les niveaux et nous en aurons encore tout un temps. Mais aujourd'hui, le concept est de dire que pour régler ces difficultés, la recherche doit être un outil, en ce sens qu'il ne doit pas être considéré comme du superflu, mais un moyen qui vient améliorer ce que les gouvernements font. Si un gouvernement est en train de dépenser de l'argent dans un domaine précis en comptant en faire une action, c'est la recherche qui permettra d'évaluer l'action et d'expliquer s'il vaut mieux continuer ou pas, l'infléchir dans un sens ou dans l'autre. Dans ce contexte, la recherche vient en appui à toutes actions que mènent les Etats dans le domaine de la santé. IPS: D'aucuns proposent aussi la coopération Sud-Sud. Etes-vous de cet avis?

AT: Au moment où l'on parle de globalisation et de coopération internationale, nous pensons qu'il faut commencer par le plus proche. En Afrique, nous avons tous des expériences différentes. Nous avons donc à apprendre les uns des autres. Il est important de mener une coopération Sud-Sud. Qu'on aille voir chez le voisin ce qui marche pour l'envoyer chez soi. Ce qui n'empêche pas, bien entendu, de continuer à avoir une coopération Nord-Sud. IPS: Le nouveau visage du problème de la santé en Afrique est la pauvreté. Comment y faire face?

AT: Il faudra redéfinir les priorités nationales et faire la recherche en santé comme une priorité parmi les priorités dont nous avons besoin pour lutter contre cette pauvreté. IPS: Dans certains pays africains, des maladies continuent d'être négligées. Pourquoi?

AT: Effectivement, nous sommes confrontés à ce problème majeur. Cependant, des initiatives sont actuellement menées dans ce sens. Il est vrai qu'il y a des maladies sur lesquelles il était important que nous maintenions le cap, mais il ne faut pas oublier qu'il y a des maladies qui tuent et qui sont présentes dans nos pays. Les prendre en charge est un plaidoyer qu'il faut mener d'urgence et en permanence pour dire qu'il y a des maladies importantes, certes, mais qui ne doivent pas occulter celles qui sont moins apparentes et toutes aussi porteuses d'un lourd tribut pour nos populations. Des recherches sont menées pour évaluer l'impact de ces maladies sur les populations. Mais en attendant, des actions soutenues sont menées pour fournir des produits de traitement dans certains pays.

IPS: Vous en appelez également à la société civile. Quelle sera sa place dans les programmes de recherches?

AT: La société civile est indispensable à toutes les actions à mener. Elle ne doit plus accompagner les recherches, mais y prendre dorénavant une part active. Chacun des segments de la société doit devenir un maillon essentiel dans la chaîne de la santé. Elle doit s'impliquer grandement à travers un lobbying auprès des pouvoirs publics afin que les résultats de la recherche soient pris en compte dans les décisions gouvernementales.