DEVELOPPEMENT-NIGER: Les trois repas quotidiens, une équation difficile

NIAMEY, 30 oct (IPS) – “Avec un salaire mensuel de 45.000 francs CFA (environ 100 dollars), les fins de mois constituent une véritable hantise pour moi, avec toutes les dépenses incompressibles auxquelles il me faut faire face”, déclare à IPS, Himadou Seyni, chauffeur-livreur d'une boulangerie de Niamey, la capitale nigérienne.

“Je dois prioritairement régler le loyer qui fait 15.000 FCFA (environ 33 dollars) et faire quelques provisions de vivres pour assurer l'alimentation de ma famille pendant au moins une dizaine de jours. Après, c'est la débrouille quotidienne pour boucler les 20 jours restants”, ajoute-t-il.

Agé de 47 ans, Seyni est père d'une famille de huit membres qu'il avoue “ne plus parvenir à nourrir correctement à cause de la maigreur de son revenu et de la cherté de la vie. Souvent, je n'ai même pas de quoi faire bouillir la marmite”.

Un peu plus nanti que Seyni pour le salaire, Hamadou Diaouga qui gagne environ 80.000 FCFA (environ 178 dollars) affirme également qu'il a des difficultés à joindre les deux bouts avec son revenu mensuel. “Dans le mois, il y a des jours où ma femme et mes cinq enfants sont obligés de se contenter de “gari” (la farine de manioc) parce que mon salaire n'est pas consistant pour faire des provisions pouvant couvrir tout le mois et régler les autres dépenses nécessaires pour le bien-être de ma famille”, confie-t-il à IPS.

L'accès à l'alimentation, défini par la Déclaration universelle des droits de l'Homme de 1948 comme “le droit de tout être humain à avoir un accès régulier à une nourriture suffisante, adéquate sur le plan nutritionnel et culturellement acceptable pour mener une vie saine et active”, constitue encore un défi majeur dans ce pays d'Afrique de l'ouest.

“L'accès permanent à la nourriture affecte un grand nombre de populations aussi bien en zone rurale qu'en milieu urbain au Niger”, selon Abdourahamane Noma, un sociologue basé à Niamey. “En ville, l'accès à l'alimentation est lié à l'importance du revenu monétaire tandis qu'en campagne, c'est l'abondance de la production agricole”, explique-t-il à IPS.

Pour Mamoudou Hassane, secrétaire exécutif de la fédération paysanne “Mooriben” basée à Niamey, “les paysans nigériens n'arrivent plus à s'auto suffire sur le plan alimentaire parce qu'ils ne sont pas appuyés par l'Etat en intrants et matériels agricoles pour produire abondamment”. Mais Harouna Hamani, coordonnateur de la cellule Système d'alerte précoce au cabinet du Premier ministre à Niamey, rejette l'affirmation de Hassane. “Chaque année, le gouvernement établit un plan de soutien aux paysans, à travers lequel des vivres, des semences, des intrants, du matériel agricole, et même des terres aménagées, sont mis à leur disposition pour leur permettre d'améliorer leurs rendements”, a souligné Hamani à IPS. “Malheureusement”, explique Noma, “concernant les agents de l'Etat, les salaires sont dérisoires pour permettre aujourd'hui à l'écrasante majorité d'entre eux de nourrir correctement leurs familles, à cause notamment de la cherté des denrées alimentaires”.

Selon Sidibé Issoufou, secrétaire général de la Confédération démocratique des travailleurs du Niger, la plus grande centrale syndicale du pays, la Fonction publique nigérienne compte actuellement environ 27.000 agents.

Le salaire indiciaire brut d'un agent nouvellement recruté par l'Etat est d'environ 34.000 FCFA (75 dollars) pour un cadre moyen et 105.000 (233 dollars) pour un cadre supérieur, selon la grille salariale de la Fonction publique nigérienne. “Le sac de riz coûte actuellement 22.000 FCFA (49 dollars), celui de mil 16.000 CFA (50 dollars) sur le marché. Et il faut un minimum de 1.000 FCFA (2,2 dollars) comme frais de condiments pour assurer le déjeuner et le dîner quotidiens pour une famille de 10 membres”, souligne Adamou Maïga, un syndicaliste à Niamey.

“Du fait de la cherté des denrées alimentaires, il faut au moins un revenu mensuel de 200.000 FCFA (445 dollars) à Niamey, pour assurer une alimentation acceptable à sa famille”, ajoute-t-il à IPS. Mais, Idrissa Boubacar, un cadre au ministère de la Fonction publique, ne partage pas cette opinion. “Les salaires pratiqués à la Fonction publique sont raisonnables pour permettre à un chef de famille bien organisé de s'en sortir. Le problème des Nigériens, c'est qu'ils ne planifient pas leurs dépenses”, dit-il à IPS. Pour un responsable du ministère du Développement agricole, qui a requis l'anonymat, “la malnutrition qui affecte aujourd'hui beaucoup de Nigériens est due à la faiblesse de la production agricole, mais surtout à la démission de l'Etat qui ne fait rien pour protéger les consommateurs contre la spéculation”.

“Le revenu monétaire de l'écrasante majorité de la population étant dérisoire, il revenait à l'Etat de réguler les marchés pour permettre au plus grand nombre d'accéder à la nourriture”, déclare-t-il à IPS. Une enquête sur le profil de la pauvreté selon le degré de satisfaction des besoins essentiels, publiée en 2006 par l'Institut national de la statistique basé à Niamey, estime à environ 30 pour cent, le nombre de Nigériens qui n'ont pas accès à trois repas par jour durant toute l'année. Il est de l'ordre de 20 pour cent dans les centres urbains, contre environ 40 pour cent dans les zones rurales. “Le non-accès à une alimentation suffisante et équilibrée affecte davantage les enfants de la tranche d'âge de zéro à cinq ans, qui souffrent d'un retard de croissance, dû à la malnutrition”, explique à IPS, Rabi Seydou, une nutritionniste basée à Niamey.

Selon l'Enquête nationale démographique et de santé à indicateurs multiples en 2006, un enfant nigérien sur deux de zéro à cinq ans accuse un retard de croissance : 20 pour cent sous la forme modérée et un 30 pour cent sous la forme sévère.

“L'infirmière m'a recommandé de varier l'alimentation de mon enfant qui a deux ans. Malheureusement, le revenu de mon mari ne nous permet même pas de manger à notre faim, à fortiori songer à diversifier les aliments”, déplore Sahadatou Idi, une mère de 35 ans dont l'enfant souffre de malnutrition aiguë, interrogée par IPS dans un centre de protection maternelle et infantile, à Niamey.

Pour lutter contre la pauvreté à l'origine de cette malnutrition, une stratégie de réduction de la pauvreté est mise en œuvre depuis 2002 par le gouvernement. Selon Amadou Ibrahim, économiste au bureau de la Banque mondiale à Niamey, la mise en œuvre de cette stratégie a permis de réduire le taux de pauvreté dans le pays de 63 pour cent en 1994 à 59,5 pour cent en 2007, d'après l'enquête nationale budget-consommation des ménages nigériens. “Mais en terme de proportion de Nigériens affectés par la pauvreté, leur nombre est passé d'environ 5,2 à huit millions de personnes sur la même période”, a nuancé Ibrahim à IPS, expliquant le phénomène par la croissance rapide de la population (3,2 pour cent par an) alors que les ressources s'amenuisaient.

La population nigérienne est passée de moins de huit millions à environ 14 millions d'habitants entre 1988 et 2005, selon les statistiques de la Direction de la population, à Niamey.