YAOUNDE, 28 oct (IPS) – La nouvelle attaque armée, survenue le 18 octobre sur la presqu'île de Bakassi ainsi que les précédentes, continuent de défrayer la chronique au Cameroun où des analystes se perdent en conjectures sur leurs auteurs et leurs objectifs réels.
Cette attaque est survenue un peu plus de deux mois après la rétrocession et le transfert d'autorité sur la presqu'île de Bakassi au Cameroun par le Nigeria le 14 août 2008 à Calabar, dans le sud-est du Nigeria.
Selon un communiqué officiel publié par le lieutenant-colonel Moïse Adeck, chef de la division de la communication du ministère camerounais de la Défense, cette dernière attaque était survenue aux environs de Jabane sur la presqu'île de Bakassi. Un “chalutier a été attaqué par deux flying boats pirates dans les eaux territoriales camerounaises”, indique le communiqué, ajoutant que les forces camerounaises “ont réagi en prenant en chasse les assaillants” et en coulant une de leur embarcation sans “aucune perte humaine ou matérielle” du côté camerounais.
Dans un premier temps, certains observateurs avaient soupçonné le 'Niger Delta Defense and Security Council' (NDDSC), un groupe armé du delta du Niger, dans la région d'exploitation pétrolière du sud-est du Nigeria, d'être l'auteur de cette attaque. Cette région est en proie à la violence et échappe au contrôle des autorités d'Abuja.
Cette attaque rappelle celles qui s'étaient multipliées à l'approche de la rétrocession de Bakassi symbolisant la fin du différend frontalier entre le Cameroun et le Nigeria, deux pays voisins.
Le 12 juin dernier, annonçant son existence, le NDDSC (en français Conseil de défense et de sécurité du delta du Niger) avait déjà revendiqué une attaque meurtrière qui avait fait 21 morts parmi les forces gouvernementales du Cameroun à Bakassi, en novembre 2007. Au cours de ce même 12 juin, les autorités camerounaises avaient découvert, gisant dans la mangrove, les corps du sous-préfet d'un arrondissement de Bakassi et de cinq soldats (membres de l'opération Delta déployée par le Cameroun sur la péninsule). Ils avaient été enlevés quatre jours auparavant par un groupe d'individus armés non identifiés. Mais, l'attaque du 18 octobre a été formellement revendiquée par un mouvement dont on entendait parler pour la première fois. Il s'agit de 'Bakassi Freedom Fighters', qui déclare lutter pour l'émancipation de Bakassi, et exige des discussions avec les autorités de Yaoundé sur le sort des populations de la péninsule.
“Il faut situer ces attaques meurtrières dans l'optique d'un torpillage frontal d'un processus de résolution pacifique du conflit pour lequel le Nigeria n'aurait pas pu avoir juridiquement la main haute”, estime Joseph Owona Ntsama, historien chercheur à la Fondation Paul Ango Ela de géopolitique en Afrique centrale, à Yaoundé, la capitale camerounaise. “L'Accord du 12 juin 2006 de Greentree, passé entre les présidents Olusegun Obasanjo du Nigeria et Paul Biya du Cameroun, consacrera par ailleurs, et par la voie du droit international public, les modalités de la réaffirmation du transfert d'autorité sur la péninsule de Bakassi pour la partie camerounaise”, a ajouté Owona Ntsama à IPS.
Conclu sous l'égide de Kofi Annan, alors secrétaire général des Nations Unies, en présence des Etats-Unis, de la France, de la Grande-Bretagne et de l'Allemagne comme Etats témoins, l'Accord de Greentree (près de New York) s'inscrit dans la mise en œuvre de l'arrêt rendu le 10 octobre 2002 par la Cour internationale de justice, basée à La Haye aux Pays-Bas, reconnaissant la souveraineté du Cameroun sur Bakassi, envahi en décembre 1993 par les forces nigérianes.
Pour sa part, Mathias Eric Owona Nguini, politologue chercheur à la Fondation Paul Ango Ela et enseignant à l'Université de Yaoundé II, souligne qu'”il existe un certain flou dans l'identification des groupes politico-militaires ou militaro-criminels qui ont perpétré des coups de main contre les forces de défense et de sécurité du Cameroun” à Bakassi. “Pour l'instant, si les attaques sont répétitives, on n'est pas assuré qu'elles soient effectivement commises avec une perspective stable, celle d'une organisation effectivement structurée dans le sens de contester la souveraineté camerounaise sur Bakassi par la voie des armes”, dit-il à IPS.
Selon Owona Nguini, le NDDSC et le 'Bakassi Freedom Fighters' constituent certes “deux identifications plus ou moins pertinentes”, mais “ces identifications n'en demeurent pas moins sujettes à caution, parce qu'elles peuvent déguiser une instrumentalisation extérieure ou même de l'intérieur”.
“Que ce soit le 'Freedom Bakassi Fighters' dont la dénomination transcrit sans ambiguïté l'objectif militaro-terroriste et politique, le Conseil de défense et de sécurité du delta du Niger…, tous ces groupes ont très bien perçu l'intérêt stratégique qu'il y a, pour la République fédérale du Nigeria, à s'approprier, même par la force, tout le mouvant complexe estuarien du Rio Del Rey dont Bakassi fait partie”, affirme Owona Ntsama.
Selon Owona Ntsama, cet appel plus ou moins direct de la part de ces mouvements au gouvernement nigérian se fonde sur la richesse du sous-sol de Bakassi en réserves pétrolières. Une étude publiée en 2003 par la Banque mondiale rapporte que Bakassi recèle les 10 pour cent des réserves mondiales de pétrole et de gaz. En septembre dernier, le gouvernement camerounais a présenté un programme de développement de la péninsule, qui implique la construction d'infrastructures sociales telles que des routes, des écoles, et des centres de santé. Ce programme incluait également le renforcement du dispositif sécuritaire.
Des observateurs estiment qu'une véritable paix dans la péninsule, qui s'étend sur une superficie de 1.000 kilomètres carrés, passe par une coopération franche avec le Nigeria en matière de sécurité transfrontalière. Owona Nguini suggère que le Cameroun propose à son voisin “un cadre formalisé” à cet effet, incluant un accord fiscal et douanier, voire un traité d'amitié. Le 11 octobre dernier, à l'issue de trois jours de travaux de la quatrième session de la Commission mixte à Yaoundé, les deux Etats ont notamment affirmé leur volonté de travailler en synergie pour vaincre l'insécurité à la frontière commune. Joseph Vincent Ntuda Ebodé, politologue et coordonnateur du master en stratégie, défense, sécurité, gestion des conflits et des catastrophes, à l'Université de Yaoundé II, compare les deux pays à “deux scorpions enfermés dans une bouteille”, pour signifier que “la vie de l'un dépend de celle de l'autre”. Ntuda Ebodé n'exclut toutefois pas le risque que, dans la perspective de l'intensification de la coopération bilatérale, “le Nigeria finisse par obtenir pacifiquement ce qu'il n'a pas pu obtenir par les armes”. Ce qui voudrait dire “déplacer le centre de gravité du Cameroun de l'avant vers l'arrière, avec un risque de déséquilibre de l'Afrique centrale à l'avantage de l'Afrique de l'ouest”. Néanmoins, Owona Ntsama soutient qu'il “est impérieux pour les deux Etats de travailler en bonne intelligence pour la réussite complète de l'après-Greentree”.

