FREETOWN, 30 juil (IPS) – Dix-neuf suspects, notamment huit hommes en provenance de la Colombie et du Venezuela, ont comparu devant une Haute cour de Freetown, accusés d'avoir fait entrer en contrebande des drogues interdites dans le pays.
La comparution devant la cour fait suite à la saisie d'un avion immatriculé au Venezuela le 13 juillet, lorsqu'il s'est posé en catastrophe sans être annoncé à l'aéroport international de la Sierra Leone. L'équipage a abandonné l'avion et a fui dans un véhicule qui avait percuté une clôture pour les prendre. Mais ils ont été arrêtés peu après par la sécurité d'Etat. Au total 45 suspects seront poursuivis pour des chefs d'accusation qui comprennent également la détention illicite d'armes à feu et des dommages malveillants aux biens de l'Etat. Depuis le déclenchement de la guerre civile au début des années 1990, la Sierra Leone sert de point de transit pour des trafiquants de drogues dures comme la cocaïne et l'héroïne en provenance de l'Amérique du sud vers l'Europe et les Etats-Unis. En ces quelques huit mois, des dizaines d'arrestations ont été opérées à l'aéroport, impliquant des ressortissants britanniques, américains, nigérians, néerlandais et asiatiques. Beaucoup plus ont réussi à s'enfuir avec la complicité présumée des responsables et des agents de sécurité de l'aéroport. "C'est un problème sérieux de sécurité nationale", déclare Francis Munu, l'inspecteur général adjoint de la police. "Nous avons mené plusieurs arrestations, mais le fait est que l'aéroport manque d'équipements de surveillance appropriés pour s'attaquer à ce problème". Munu dit que l'aéroport a besoin de techniques modernes sophistiquées comme des détecteurs de métaux et des chiens renifleurs et que les forces de sécurité à l'aéroport doivent être équipées de logistiques nécessaires pour s'attaquer à ce réseau de contrebande de drogue hautement coordonné. L'agence de surveillance de la drogue de la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'ouest a qualifié la Sierra Leone et la Guinée-Bissau de routes principales pour le transbordement des drogues dures dans la sous-région. Dans ces deux pays, l'appareil de sécurité est affaibli par le manque de ressources, la corruption et la pauvreté généralisée qui rend facile aux trafiquants la tâche de récupérer le personnel de sécurité mal payé. "La Guinée-Bissau et la Sierra Leone partagent tous les deux des histories similaires de conflit avec des institutions étatiques affaiblies, la corruption massive et la pauvreté", souligne le journaliste et commentateur social Richie Olu Gordon, "qui rendent facile aux trafiquants la voie de pratiquer leur commerce à travers ces routes". Gordon affirme que le Nigeria était premier dans le transbordement illicite des stupéfiants dans les années 1980 et 1990, mais l'effondrement de l'autorité civile dans plusieurs pays de la région a créé une opportunité pour des trafiquants de drogue. Les lois sur les stupéfiants en Sierra Leone sont assez laxistes. Quelle que soit la quantité de drogue confisquée, un suspect peut plaider coupable et en être quitte pour rien de plus qu'une amende de 1.000 dollars, ou une peine de prison légère. Ceci a permis à des centaines d'échapper au filet parce que les trafiquants de drogue peuvent facilement payer pour leur libération. Juste au moment où le premier convoi de suspects faisait sa comparution devant le tribunal le 24 juillet, le procureur général du pays et le ministre de la Justice, Abdul Serry Kamal, ont soumis d'urgence un projet de loi anti-drogue devant le parlement. Ce nouveau projet de loi infligera des peines privatives de liberté obligatoires dans toutes les affaires de drogue, et imposera des mesures de sécurité plus strictes au seul aéroport international du pays. Ce projet doit devenir une loi dans quelques jours, ce qui signifie que ceux qui attendent un jugement, s'ils sont condamnés, ne s'en tireront pas en payant juste des amendes, selon le bureau du procureur général. Ce qui préoccupe les autorités ici est l'effet que le réseau croissant de contrebande de drogues est en train d'avoir sur la population locale. Pendant la guerre civile, les trafiquants de drogue étaient étroitement liés aux seigneurs de la guerre du Front révolutionnaire uni (RUF), qui commercialisaient les soi-disant "diamants du sang" en échange des drogues, des armes et des munitions. Des drogues entraient en contrebande dans les bastions du RUF du Libéria voisin, dont le président d'alors Charles Taylor — actuellement en jugement à la Haye — serait le principal patron du RUF. Dr Edward Nahim, le seul psychiatre de la Sierra Leone, a déclaré à IPS que la situation d'usage de stupéfiants dans le pays est alarmante. "Environ 90 pour cent de toutes les admissions dans l'hôpital psychiatrique sont relatives à la drogue. Il y a un désordre psychosocial grave parmi les jeunes et les cas continuent d'accroître avec l'afflux de drogues dures dans le pays, du fait des activités des trafiquants". Nahim affirme que la plupart des stupéfiants qui restent cachés proviennent des collaborateurs locaux qui obtiennent de l'argent et des drogues pour faciliter les activités des trafiquants de drogue : "Les seigneurs de la drogue ne voyagent pas toujours avec de l'argent et ainsi, il leur est facile de faire des affaires en utilisant des stupéfiants. C'est pourquoi beaucoup de stupéfiants restent cachés, augmentant ainsi la consommation locale". Le président Ernest Bai Koroma, qui est entré en fonction en septembre de l'année dernière, a fait le vœu de poursuivre le dernier scandale de drogue jusqu'à son terme final. "Je ne négligerai aucun détail dans la poursuite de ce problème. Je ne peux pas permettre que notre pays soit utilisé comme un point de transit ou comme destination finale pour des narcotiques", a déclaré le président suite à la saisie de la drogue. Des sources à l'Office national de sécurité ici à Freetown ont indiqué à IPS que le gouvernement envisage de mettre sur pied un partenariat avec son homologue de la Guinée-Bissau pour régler conjointement le problème. Gordon affirme qu'il existe de profondes divisions au sein des forces de sécurité de la Guinée-Bissau, ce qui rend difficile le règlement du problème des stupéfiants : "Il y a des éléments au sein des forces armées de la Guinée-Bissau qui protègent le puissant cartel de drogue et ainsi, cela devient difficile pour la police de procéder à des arrestations dans ce pays". Gordon accuse également les forces de sécurité de la Sierra Leone de complicité avec les contrebandiers. "Les dernières saisies de cocaïne en Sierra Leone et en Guinée-Bissau ont attiré l'attention sur le fait que l'Afrique de l'ouest est maintenant une route principale de transbordement pour les drogues sud-américaines en direction de l'Europe et des Etats-Unis", ajoute Gordon. Les procès au tribunal de Freetown devraient progresser rapidement aussi bien à cause de l'anxiété du public que de la pression exercée sur le gouvernement par des partenaires bilatéraux dont les pays seraient les destinataires des drogues. Le porte-parole du président, Alpha Kanu, a indiqué que le gouvernement ferait vite pour obtenir des fonds afin de se procurer des équipements de surveillance modernes pour l'aéroport international de même que pour donner les moyens aux forces de sécurité là-bas pour qu'elles soient plus proactives. "C'est maintenant une priorité pour nous de moderniser notre aéroport international afin que les trafiquants qui pensent que c'est une route facile, soient repérés et punis", a ajouté Kanu.

