POLITIQUE-COTE D'IVOIRE: Doit-on encore croire à cette nouvelle date des élections?

ABIDJAN, 24 avr (IPS) – “Les Nations Unies continueront à apporter leur appui au processus de paix et espèrent que toutes les parties vont unir leurs forces pour s'assurer que les progrès accomplis sont irréversibles”, a déclaré le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, mercredi à Abidjan, la capitale économique ivoirienne.

Au cours de son premier déplacement dans ce pays d'Afrique de l'ouest, Ban s'est “félicité du consensus qui a pu aboutir à la fixation de la date des élections”, estimant que les élections constituent une “étape très importante pour la stabilité de la Côte d'Ivoire”. Après plus de cinq ans de conflit, les protagonistes de la crise ivoirienne sont tombés d'accord la semaine dernière pour organiser l'élection présidentielle le 30 novembre prochain.

Par ailleurs, le montant des financements annoncés par des bailleurs pour soutenir l'organisation des élections, s'élève à ce jour à 27 millions d'euros (environ 43,2 millions de dollars). En outre, un code de bonne conduite a été signé par les différents partis politiques ivoiriens, mercredi, en présence du secrétaire général de l'ONU.

La nouvelle date est la troisième du genre arrêtée par les parties en conflit dans ce pays, après les reports enregistrés le 30 octobre 2005, le 30 novembre 2006 et le 30 juin 2008. Des reports dus à une série d'interminables divergences et lenteurs dans le processus d'application des accords signés depuis Marcoussis (France) en janvier 2003 jusqu'à Ouagadougou (Burkina Faso) en mars 2004.

“Cette fois, nous espérons que ce sera la bonne”, déclare le politologue Maurice Zagol basé à Abidjan. “La marche a été longue, mais depuis la signature de l'accord de Ouagadougou, les esprits se sont conciliés et des obstacles ont été levés dans l'identification des populations. On peut croire aux élections maintenant”, dit-il à IPS.

En effet, le processus des audiences foraines, qui doit déboucher sur l'identification des électeurs, l'établissement des listes électorales et la distribution des cartes d'électeurs, s'est déroulé normalement, après avoir été interrompu en août 2006 par de violentes manifestations orchestrées par les Jeunes patriotes, un mouvement proche du parti au pouvoir. Ahmed El Becaye, directeur de la division de l'assistance électorale à la Mission des Nations Unies en Côte d'Ivoire, a fait à IPS le point des résultats des audiences foraines à ce jour : “Exactement 7.337 audiences foraines ont été organisées, et sur près de 515.412 requêtes déposées auprès des tribunaux, 488.686 jugements supplétifs [attribuant des certificats de naissance] ont été délivrés”, a-t-il dit. La répartition de ces actes donne 414.706 nationaux et 73.980 non-nationaux, ajoute-t-il. Mais le processus d'attribution des jugements supplétifs se poursuit encore pendant quelques semaines. Les audiences foraines sont des audiences judiciaires publiques et itinérantes qui visent à recenser la population dans sa région et à déterminer la nationalité de chacun. A l'issue de la procédure, ceux qui s'inscrivent reçoivent un nouveau certificat de naissance, qui leur permettra de demander la reconnaissance de leur nationalité ivoirienne et, en conséquence, de participer aux élections nationales. A cet égard, la question du processus d'identification, de confection des listes électorales et cartes d'électeurs, qui était une source de désaccord, par le passé, entre le clan du président Laurent Gbagbo et le Premier ministre Guillaume Soro, a débouché sur un consensus. Un accord de cession de cette opération à la société Sagem Sécurité, a été finalement signé ce mois entre l'Etat ivoirien et cette entreprise française.

“Ce n'est pas un optimisme béat, mais cela signifie que toutes parties sont engagées dans la même direction”, soutient Zagol. “Personne ne s'est opposé aux audiences foraines, personne n'a décrié le contrat de Sagem Sécurité. Maintenant, la voie est dégagée pour aller en roue libre”.

Cependant, si la question de l'identification semble résolue, le désarmement pourrait être la cause d'un futur blocage, estiment des analystes. Car à ce jour, après le retrait des troupes des lignes de front, le désarmement n'est pas encore effectif ni pour les ex-rebelles ni pour les milices proches du pouvoir. Toutefois, le début du cantonnement des ex-rebelles vient d'être fixé au 3 mai prochain.

Par ailleurs, lors d'une tournée dans le centre du pays, la semaine dernière, l'épouse du chef de l'Etat ivoirien, Simone Gbagbo, considérée comme le porte-voix de l'aile dure du régime, a affirmé que le désarmement des ex-combattants doit se faire, afin de créer les conditions favorables à la tenue de l'élection présidentielle le 30 novembre prochain. Et elle a ajouté que la date des élections “sera respectée”.

La préoccupation de Simone Gbagbo prend en compte l'une des requêtes du Congrès national de la résistance pour la démocratie (CNRD), qui est un regroupement des partis proches du pouvoir. “La fixation de cette date a été précédée d'une large consultation avec tous les acteurs politiques ivoiriens. C'est donc une décision consensuelle”, écrit le CNRD dans une déclaration publiée dans la presse locale, cette semaine.

Toutefois, il invite le gouvernement à l'établissement d'un chronogramme “précis, clair et rigoureux” pour les étapes du regroupement et du cantonnement des combattants des Forces nouvelles (ex-rebelles), et pour le désarmement de toutes les personnes non-habilitées à détenir des armes dans le pays.

“Nous pensons qu'il ne faudrait plus trouver des raisons pour bloquer le processus”, déclare, pour sa part, Amadou Gon Coulibaly, du Rassemblement des républicains (RDR), un parti de l'opposition. “Si les obstacles politiques sont levés, il faut laisser les militaires mener en toute quiétude le processus qui conduira au succès du désarmement”, dit-il à IPS. “Il ne faut pas faire du désarmement une fixation, qui pourrait faire rater le processus”.

'International Crisis Group' (ICG), une organisation non gouvernementale basée à Bruxelles, a publié le 15 avril une déclaration dans laquelle elle se facilitait des avancées notables dans le processus de paix en Côte d'Ivoire. Mais, L'ICG, qui évoque un bilan mitigé de l'accord de Ouagadougou, souligne que “sans être totalement irréaliste, la date du 30 novembre 2008, désormais fixée pour le scrutin présidentiel, sera extrêmement difficile à tenir”.

L'ICG explique que le retard dans l'application de l'accord est considérable et qu'aucun progrès décisif n'a été réalisé dans l'exécution des deux volets essentiels : “l'identification et le recensement électoral d'une part,… et d'autre part, le désarmement des ex-rebelles et des miliciens, et leur réinsertion ou leur intégration dans la vie civile ou militaire”.

La Côte d'Ivoire est divisée en deux par une rébellion armée qui occupe la moitié nord du pays depuis le 19 septembre 2002. Des ex-soldats de l'armée régulière ont déclaré avoir pris les armes pour lutter contre l'exclusion présumée des populations de cette partie du pays. Des analystes estiment que si la question identitaire était à l'origine du conflit ivoirien, des élections transparentes et ouvertes à tous devraient être la solution à cette crise.